mercredi 30 septembre 2026

Poker imaginaire

1 octobre 2026

 

Je trouve le Poker fascinant. Alors que d’autres jeux légendaires comme les Echecs ou le Go voient s’affronter des intellects, le Texas Hold’em oppose des personnalités. Et puisque les adversaires ne doivent pas réussir à nous lire, c’en devient presque un jeu de rôles. Comme tout jeu de haute voltige, on ne peut y exceller qu’avec une discipline de fer et un entrainement incessant. Il faut connaître toutes les ranges par cœur, calculer l’équité à chaque tour, choisir sa taille de mise en fonction des positions, des profils adverses dessinés à partir de leurs mains passées, de la taille du pot et de leurs stacks… C’est un jeu hautement technique, pimenté par une petite dose de hasard. Fortuna e Virtu. Et surtout, c’est un jeu psychologique. On y manipule des émotions, et on espère qu’elles ne nous consument pas.

Pourtant, je me sens un peu en décalage avec la culture du Poker. Passé le prestige du tournoi épique de Casino Royale, j’y vois un monde viril, où chaque main cherche son "agresseur", en appliquant une escalade de pression jusqu’à deviner qui a la plus grosse. Cela n’a rien d’étonnant, puisque le jeu est inventé dans les saloons survoltés de la violente conquête de l’Ouest. On doit aux cowboys de commencer "under the gun" ou d’envoyer "3 barrels". Pourtant, ce n’est rien de plus que des jetons et un paquet de 52 cartes. Alors pour mon plaisir très personnel, je lui collerais bien un autre imaginaire.

Je suis très attaché au thème des jeux de société : je n’hésite pas à reprendre des joueurs qui annoncent "tuer" un adversaire au Love Letter alors qu’ils ne font que l’éconduire, ou qui pensent "collecter des ressources" au Faraway, quand ils racontent en fait des souvenirs de leur voyage. Ce n’est pas pour rien que je suis tellement obsédé par Altered : on n’essaie pas d’y exterminer son adversaire ou ses animaux dans une arène, mais juste de le prendre de vitesse pour faire progresser les convictions de sa Faction. Alors, que pourrait-on faire du Poker ? C’est une page blanche, qui nous offre des possibilités infinies. Je vous livre ici deux interprétations de ma création.

Dans la première, nous sommes les diplomates de familles mineures à la cour d’une Impératrice, où nous cherchons à gagner en influence. Chaque coup est une journée, et la main que nous recevons sont les courtisanės avec lesquellės nous avons réussi à être accompagné. Les mises sont nos efforts pour nous faire remarquer, et le board sont les personnes que nous croisons. Si je suis en compagnie du Roi de la Maison de Pique et de l’une de ses chevaleresses, rencontrer d’autres membres de sa Maison nous faciliterait grandement la conversation. Les gens de même rang ont également de bonnes affinités. Mais il est des personnages dont chacun doit se méfier, dont l’apparence banale, loin du faste de la haute aristocratie, pourrait presque les faire passer pour de simples servantės. Une ambiguïté dont ils usent parfois. Mais si l’occasion se présente, leur pouvoir efface celui des Monarques de la Maison à laquelle ils sont affectés : ce sont les émissaires de l’Impératrice en personne.

Aussi, il faut bien observer la salle, et toujours se méfier du bruit que font les autres diplomates. Car comme nous, iels veillent à garder leurs atouts secrets jusqu’à l’apparition de la Souveraine Absolue, afin de soigner leur effet. Et si par malheur vous avez cru être l’heureuse élue du jour, en dilapidant votre influence sans compter, et qu’une autre vous vole la vedette, tous vos efforts n’auront servi qu’à la faire briller davantage. Il est donc souvent préférable de ne pas du tout se rendre à la cour, ou de s’en retirer gracieusement si l’audience ne vous est pas favorable.

Voici une scène typique de la cour impériale : une diplomate un peu présomptueuse a cru pouvoir impressionner la Souveraine Absolue grâce aux faveurs de deux duchesses. Pourtant, la présence d’une émissaire de l’Impératrice dans l’assemblée aurait dû suffire à l’inquiéter. Souvent, il suffit d’être en bons termes avec l’une d’elles pour que sa consœur nous conduise au Trône. Si elle a espéré que les deux maréchales arrivées tardivement dans la salle d’audience suffiraient à effrayer son adversaire, c’était sans compter le petit servant de la Maison de Trèfle qui pouvait également glisser un bon mot à son homologue.

Ma seconde interprétation est plus artistique. Cette fois, nous sommes des peintres, les jetons sont nos admirateurs, et les cartes notre palette de couleurs, de la plus intense à la plus délavée. Chaque jour, nous pouvons peindre un tableau aux yeux de tous, en espérant impressionner suffisamment les admirateurs de nos homologues pour les faire changer d’idole. Si nous pensons avoir déniché quelque pigment remarquable, nous pouvons rameuter des fans, en espérant que les teintes proposées par l’atelier se combineront bien aux nôtres. La mode actuelle favorise les associations de même ton, qu’elles soient bi, tri voire quadrichrome. Mais on appréciera toujours les dégradés raffinés, et faute de mieux, c’est la toile la plus intense qui gagne les cœurs. Et parfois, quand la beauté nous éblouit, on convoque tout le fan-club en s’écriant "chef-d'œuvre !"

Je vous montre pour l’exemple une toile de maître, qui n’a laissé personne indifférent. L’atelier accueillant la compétition, une fois n’est pas coutume, avait proposé une palette particulièrement riche, composée de quatre teintes très proches d’une même couleur. Cela offrait l’opportunité d’un élégant tableau monochrome, qui ne serait départagé que par l’intensité du pigment de l’artiste. L’une des peintres, dôtée par chance de la teinture la plus pure, n’a pas hésité une seconde à inviter tout son cercle. Nulle n’aurait pu prédire le prodige qui lui fut opposé : un dégradé parfait, qui effaça par son harmonie le contraste de l’infortunée.

C’est peut-être très personnel, mais je trouve plus plaisant de disputer le rôle de favori ou de vedette, plutôt que celui d’agresseur.