dimanche 10 mai 2026

 L’humanité a un problème de violence, et c’est un problème d’hommes.

 11 mai 2026


2027. La gauche remporte de peu la présidentielle, puis les législatives. Parmi les nouvelles députées élues, une femme issue de la société civile, peu connue mais charismatique, est en croisade contre le patriarcat. Pendant cinq ans, elle déploie des efforts colossaux pour bâtir un club de femmes puissantes et faire passer deux lois fondamentales. La première instaure un comité de femmes chargées d’évaluer les officiers de police, de gendarmerie, des armées et des prisons selon des critères féministes. Si la réponse à des questions comme « Comment prendre en charge une femme victime de violences masculines ? » ou « Comment détecter un homme dangereux pour les femmes ? » ne sont pas satisfaisantes, l’officier est remplacé par une personne de compétences équivalentes validée par le comité. La seconde loi instaure un stage d’une semaine obligatoire pour l’ensemble de la population à partir de 12 ans, qui vise à sensibiliser aux violences.

A la fin du premier quinquennat, le nombre de femmes osant signaler aux forces de l’ordre une violence auparavant ignorée – dans les transports, le foyer, au travail ou sur les réseaux sociaux – est multiplié par cent, et les acteurs de violence sont systématiquement condamnés. La gauche est réélue de justesse. La députée est nommée Ministre de l’Intérieur, et les mesures deviennent plus radicales : parité systématique aux fonctions élues et directions d’entreprises ; justice transformatrice ; registre d’hommes signalés par des femmes consultable par n’importe quelle femme en faisant la demande ; interdiction de la vente de jouets d’apparence militaire ; interdiction de la chasse ; fiscalité prohibitive sur l’achat d’alcool. En 2037, les droites libérales, conservatrices, nationalistes et réactionnaires s’allient et remportent largement la présidentielle. Mais le club des femmes puissantes à la tête des armées et forces de l’ordre refusent le revers de bâton. Elles organisent un coup d’Etat et instaurent l’un des premiers matriarcats de l’Histoire de l’humanité.

Dystopie ? Pas sûr. En 2026 en France, 96% des personnes incarcérées sont des hommes. 96% des viols sont commis par des hommes. 98% des homicides. 100% des femmes déclarent avoir déjà modifié leur comportement pour éviter d’être agressée ou harcelée. Pratiquement toutes les guerres de l’Histoire ont été déclenchées et menées par des dirigeants masculins. L’humanité a un problème de violence, et c’est un problème d’hommes. Quand on baigne dans ce constat glaçant, on finit par se dire qu’il faudrait effectivement renverser la table, laisser les femmes diriger partout et voir si la situation s’améliore. Si on traite la pauvreté, la différence, la Nature, avec plus de compassion. Quand on sait que les métiers et bénévolats du soin sont exercés par une écrasante majorité de femmes, on est en droit de le croire.

Au 21ème siècle en France, la majorité des hommes a enfin admis que ce n’était pas OK de battre sa femme, de décider de sa vie ou de lui accorder moins de droits. De plus en plus d’hommes assurent des tâches ménagères, voire assument une part de charge mentale ; acceptent d’être dirigés par une femme au travail ; comprennent que l’espace public est plus dangereux pour les femmes. Pourtant, la violence est toujours omniprésente. Attendre 21h sur le canapé que sa compagne rentre du travail pour qu’elle fasse à manger, c’est violent. Refuser qu’elle sorte boire un verre avec un autre homme, puis sortir boire un verre avec une autre femme, c’est violent. Refuser de parler des difficultés hormonales qui affectent la santé de sa compagne, c’est violent. Laisser sa compagne renoncer à ses loisirs pour s’occuper des enfants, sans renoncer aux siens, c’est violent. Réclamer un rapport sexuel pour son anniversaire, c’est… un viol.

Ces exemples, même s’ils me choquent personnellement, peuvent encore paraître anodins à certains. Mais la violence est un spectre. Chaque fois qu’un homme manque de respect à une femme, il banalise un système. Un système dans lequel les hommes maintiennent cette très légère supériorité qui légitime d’imposer leur volonté. Et ce système, on en a marre. Et comme de plus en plus de femmes en prennent conscience, les hommes qui ne l’ont pas encore compris se sentent lésés, et finissent par céder aux discours dégueulasses des masculinistes frustrés. Mais rassurez-vous, quand viendra le matriarcat, ils pourront garder leurs couilles. On laisse l’apanage des mutilations aux hommes. En revanche, il sera trop tard pour les excuses.

dimanche 23 novembre 2025

Outer Wilds ou l’art de raconter une histoire

23 novembre 2025 


Comment un jeu peut-il réinventer la manière de raconter une histoire ? 

Déjà, qu’est-ce qu’une histoire On pourrait dire simplement que c’est un récit d’évènements. On peut les raconter de manière chronologique, ou alors multiplier les ellipses, bonds dans le passé puis le futur, mêler des temporalités. Bref, les raconter dans l’ordre qui semble le meilleur au narrateur. Toutes les œuvres d’art dynamique racontent une histoire dans un ordre choisi par son créateur : littératurethéâtre, cinéma, etc. On lit de la première page à la dernière, on visionne de la première minute à la dernière. 

Maintenant, qu’est-ce quOuter Wilds ? Je le définirais comme un espace gameUn très, très gros escape game, de la taille d’un petit système solaire. On fouille partout en quête de premiers fils à suivre, qui nous conduisent à des indices, qui nous permettent de résoudre des énigmes. En voyageant librement entre plusieurs planètes. La musique est sympa, les graphismes simples, le gameplay plaisant. Qu’est-ce qui en fait une expérience inoubliable ? L’histoire. 

Je ne parle pas du scénario, qui est pourtant exceptionnel. Les thèmes de l’exploration spatiale et du voyage dans le temps ont déjà été tellement traités qu’il en devient compliqué de rester original. Et pourtant, Outer Wilds y parvient. En faisant de deux questions fondamentales l’objectif même du jeu : comment, et pourquoi. Mais moi, je veux parler de l’histoire. De la manière de raconter ce scénario. 

Si vous ouvrez un livre et commencez à lire une page au hasard, ou lancez un film en plein milieu, vous passez à côté de l’œuvre. En revanche, Outer Wilds peut se lire dans n’importe quel ordre. Il y a un début, et une fin. Mais chaque joueur peut découvrir tout le reste dans un ordre si arbitraire qu’il en devient presque unique. Parce qu’un premier va commencer méthodiquement par la lune de sa propre planète, tandis qu’un second va voir un défi dans cet astéroïde sur lequel personne n’a jamais réussi à se poser, et qu’un troisième va atterrir là il aura pu après avoir galéré à manœuvrer sa fusée.  

Ce faisant, chaque joueur va découvrir un premier indice, un premier paragraphe de l’histoire. Il n’a aucune idée de ce qui vient avant, et de s’il parviendra rapidement à trouver ce qui vient après. Et cela n’a aucune importance. Il va retenir ce premier passage, le comprendre sans encore en saisir les implications. Puis, par le hasard de ses pérégrinations, il va ouvrir un chapitre complètement différent. Se passionner d’une nouvelle intrigue, en suivre le fil pour trouver la suite, et au lieu de cela, en découvrir une troisième.  

Certains films ou livres font exprès de nous donner les informations dans le mauvais ordre, pour créer le mystère de l’œuvre. C’est un désordre méthodique, réfléchi, calculé. Immuable. Dans Outer Wilds, ce calcul est impossible, puisque dès la première minute de jeu, on va où l’on veut.  

Comment est-ce possible ? Tout d’abord, il faut que la moindre petite information à découvrir soit intéressante. Il ne se passe pas dix minutes sans avoir avancé dans l’histoire. Je dis “avancer”, mais cette métaphore du mouvement est caduque, puisqu’elle sous-entend une direction. Dans Outer Wilds on n’avance pas dans l’histoire, on agrandit notre compréhension de celle-ci. On mûrit. Certaines informations sont plus difficiles à trouver que d’autres, et le jeu des indices peut orienter l’ordre de leur découverte. Mais avec un peu de curiosité, on peut trouver n’importe quoi sans y avoir été guidé.  

Et cela peut changer radicalement l’expérience de jeu. Après avoir terminé mon propre périple, j’ai visionné les deux heures de TheGreatReviewIl a lu exactement la même œuvre que moi, au mot près. Mais pas dans le même ordre. Et de cette manière, il a été indifférent à certaines révélations qui m’ont bouleversées, tandis que j’appréhendais toute lintensité de découvrir telle information avant une autre,plutôt que linverse. Pour ma part, j’ai trouvé assez tôt dans ma partie une clé qui m’a fait comprendre le projet des Nomaïs, cette civilisation qui nous a précédé et a tant façonné notre système solaire. Ainsi, chaque nouvelle découverte venait colorer cette fresque grandiose. Quelqu’un d’autre aura commencé par découvrir leur vie intime, leurs désirs et leur culture, et ainsi comprendre le pourquoi avant le comment. 

Le jeu vidéo est un art pluriel tout comme le théâtre ou le cinéma, il mêle écriture, musique, arts graphiques et plastiquesCe qu’il offre de plus, c’est l’immersion dans l’œuvre. De spectateur, le public devient acteur. Pourtant, la plupart des jeux vidéo se pratique dans un ordre imposé, auquel peuvent se greffer des quêtes annexes, des histoires dans l’histoire. Si bien qu’en pensant mener sa propre aventure, on répète à peu de choses près exactement la même expérience que n’importe quel autre joueur. Jusqu’à Outer Wilds. 

Est-ce volontaire de la part des créateurs, ou simplement intrinsèque aux jeux d’enquêtes ? Je crois que les Nomaïs ont – comme toujours, ou presque – la réponse. 

Leur écriture n’est pas linéaire. Elle a un début, et une fin. Mais chacun peut ensuite la lire dans n’importe quel ordre. 


lundi 29 septembre 2025

 Déconstruire la méritocratie

 29 septembre 2025


Mon patron a fondé sa boite seul et sans capital, et je ne doute pas que les premières années ont oblitéré toute perspective de vie personnelle. Il emploie aujourd’hui cinq-cents personnes, et se verse un salaire confortable mais raisonnable en récompense de son abnégation professionnelle et ses multiples bonnes décisions.

Quant à son patrimoine, il est passé de rien (à part son capital culturel) à des capitaux propres de 12M€ et une entreprise valorisée au moins le double. Il fait ainsi partie du 0,1% le plus riche de France. Pourquoi seulement lui, alors que dès son premier salarié, la réussite est devenue un effort collectif ? Parce qu’on a décidé il y a 200 ans que la meilleure source d’argent, c’est l’argent. Je m’explique.

Et je caricature. Pendant les dix siècles du féodalisme, le 1% des plus puissants, c’était les nobles. Leur mérite, c’était leur loyauté envers leur seigneur. Avant cela, le 1% des plus puissants, c’était les plus violents chefs de guerre. Puis est arrivée la Révolution Française, et cette superbe invention qu’est la Nation (mon avis sur celle-ci ici et ). Rapidement, les nouveaux princes sont devenus les grands bourgeois.

C’est mieux, je vous l’accorde, que la force physique et l'autocratie. Mais est-ce bien ? Est-ce juste ? On parle beaucoup de la prise de risque des actionnaires. Mais c’est oublier un détail : la responsabilité limitée. Depuis le Companies Act de 1862, « la personnalité morale est distincte de la société, de sorte que les créanciers d'une société insolvable ne peuvent poursuivre les actionnaires de la société pour le paiement de dettes impayées ». Autrement dit, le seul risque, c’est de ne pas récupérer sa mise de départ. Quant à la responsabilité juridique, elle est portée par le dirigeant, pas les actionnaires.

Reste la loi du plus fort : l’arène est ouverte à tous (sous condition de capital culturel). Les règles du jeu sont connues. Plutôt que de critiquer, faites comme eux. C’est mépriser l’infinie diversité humaine, qui aspire à des choses si belles et si variées, alors que notre société ne récompense que l’entreprenariat. C’est ignorer que souvent, pour qu’une telle entreprise réussisse, il faut exploiter des ressources humaines et naturelles. Les voici, les vrais mérites de l’actionnaire : le peu d’imagination, et le peu de scrupules. Il est peut-être temps de reconsidérer (à nouveau) ce qu’est le mérite.

dimanche 22 juin 2025

La nation des animaux

4 février 2025

Il était une fois une forêt dans laquelle régnait un cerf. Le cerf était bon : avec l’aide de fidèles sangliers, il protégeait les habitants de la forêt contre les loups de la montagne qui la surplombait, et les serpents de la rivière qui la traversait. En échange, les lapins, écureuils et renards offraient des graines au cerf. Presque tous les animaux mangeaient à leur faim, même si pour cela un renard devait parfois manger un lapin. C’était l’ordre de toutes choses. Mais certains sangliers, un peu goinfres, avalaient parfois les graines collectées par les petits animaux. Quand ceux-ci s’en plaignaient au cerf, le roi de la forêt leur donnait à manger de sa propre réserve, qui était immense. Mais il ne condamnait jamais les sangliers, car il était naturel que ces protecteurs soient privilégiés. Les petits animaux commencèrent à discuter entre eux, et trouvant cela très injuste, se révoltèrent contre les sangliers, qui étaient forts mais peu nombreux. 

Le cerf quitta la forêt, et tous les petits animaux décidèrent qu’à partir de ce jour, aucun animal n'aurait plus de droits que les autres. Profitant du départ du cerf, les loups demandèrent si eux aussi avaient les mêmes droits. Mais les loups ne vivaient pas dans la forêt, et les petits animaux décidèrent que ces droits étaient réservés aux habitants de la forêt. Alors les serpents, qui habitaient aussi dans la forêt sur les berges de la rivière, demandèrent s’ils avaient les mêmes droits. Mais les petits animaux décidèrent que ces droits étaient réservés aux animaux qui avaient offerts des graines au cerf. Quelques écureuils objectèrent que c’était très injuste, car ils n’avaient jamais eu besoin de la protection d’un sanglier, et n’avait donc jamais offert de graines. Ne trouvant pas comment exclure les serpents sans exclure ces écureuils indépendants, les petits animaux décidèrent que c’était ainsi, que les mêmes droits étaient réservés aux animaux de la forêt qui avaient offerts des graines au cerf. Comme cela était très long à dire, un sage renard proposa d’appeler cela la Nation de la forêt, et les membres de cette Nation, des citoyens. 

Comme les écureuils insistaient pour rejoindre la Nation, les petits animaux décident qu’il était possible de devenir citoyen, à condition d’offrir des graines aux citoyens pendant toute une saison. Des lapins d’une autre forêt, qui n’avaient pas de sangliers pour les protéger, décidèrent de venir avec beaucoup de graines. Mais tant que la saison n’était pas passée, les sangliers de la Nation ne les protégeaient pas encore, et beaucoup furent dévorés par les loups. D’autres lapins peinaient à trouvez assez de graines à offrir. Voyant cela, un renard rusé, qui connaissait les meilleurs arbres fruitiers, leur proposa de les y conduire, en échange de quoi il suffirait de lui offrir une graine par jour. Le renard accumulait toujours plus de graines, plus qu’il ne pourrait jamais en manger. Mais avec autant de graines, le renard était aussi fier que le roi cerf, aussi en voulait-il toujours plus. Comme la forêt de la Nation risquait un jour d’en manquer, il partit explorer d’autres forêts, puis d’autres renards l’imitèrent. Ils étaient accompagnés de sangliers qui obéissaient en échange de graines. Grâce à eux, les renards forcèrent les petits animaux des nouvelles forêts à collecter encore plus de graines pour leur offrir.

Les lapins, que ce manège commençait à priver de graines, demandèrent aux renards de redistribuer quelques graines, puisqu’ils en possédaient trop pour réussir à toutes les manger. Mais les renards rétorquèrent qu’ils les avaient méritées, et que tout animal était libre de faire comme eux, puisque tous avaient les mêmes droits. Pourtant chaque fois qu’un lapin trouvait un nouvel arbre fruitier, un sanglier lui barrait la voie. Pour y accéder, ils devaient maintenant travailler pour un renard. 

Les écureuils, qui pouvaient encore accéder aux fruits en passant par les branches, mais qui trouvaient tout cela très injuste, décidèrent de donner aux lapins toutes les graines qu’ils ne mangeaient pas. Les renards trouvaient cela très déloyal, car toute chose devait s’échanger contre une autre. Mais les écureuils n’étaient pas du même avis, et bientôt plus aucun lapin n’eut besoin de travailler pour un renard pour se nourrir. Sans lapins pour ramasser leurs graines, les réserves des renards finirent par se tarir, et les sangliers réalisèrent qu’ils n’avaient plus à leur obéir, et qu’ils pouvaient ramasser des graines eux-mêmes. Tous les animaux décidèrent alors que le plus important, c’était que tous mangent à leur faim. Tous les animaux avaient alors les mêmes droits, mais ils avaient aussi un devoir : si un animal ne trouvait pas à manger, et qu’un autre avait plus de graines que nécessaire, il devait aider celui en détresse. Alors tous les animaux mangeaient à leur faim, et plus personne ne se rappelait ce qu’était la Nation de la forêt, ni la différence entre un citoyen et un habitant de la forêt.

samedi 24 mai 2025

 La fin du capitalisme

25 mai 2025

 


Si nous voulons la fin du capitalisme, nous devons être précis. Autrement, dans la guerre des imaginaires, le capitaliste gagnera toujours en nous renvoyant à un passé moins prospère, moins libre, plus dangereux. Par exemple :

Je ne veux pas la fin de la méritocratie. Je veux une méritocratie juste, dans laquelle une personne qui contribue positivement à la société en travaillant dur est plus récompensée qu’une personne qui travaille moins ou qui contribue négativement. Mais qui décide du positif et du négatif, si ce n’est le marché ? Pourquoi travailler dans le soin, ou dans le livre, si cela est mal rémunéré ? Par la loi de l’offre et la demande, cela devrait attirer moins de travailleurės, générant une pénurie, ce qui augmenterait les salaires pour en attirer plus ! Le capitaliste comprend mal une notion : les convictions. Tant de personnes travaillent à l’hôpital dans des conditions effroyables pour un salaire médiocre, car si elles ne le font pas, des gens meurent. On ne travaille pas dans l’édition littéraire pour bien gagner sa vie, mais pour la conviction que le monde est meilleur avec des livres. S’ils étaient plus chers, il y aurait moins de lecteurs ; moins de demande. Le marché a parlé ! Mais la société en serait-elle meilleure ? Pourquoi tant de mairies subventionnent des bibliothèques gratuites ? A l’inverse, pourquoi les hôpitaux ne sont-ils pas suffisamment subventionnés ?

Je ne veux pas tout nationaliser. Tout organe dirigeant est faillible, qu’il soit public ou privé. La nationalisation concentre le risque, la privatisation le dilue. La compétition garantie la recherche de l’efficacité. Mais la concurrence peut exister sans quête de profit. Les éco-organismes s’affrontent pour avoir plus d’adhérents que les autres ; les écocontributions leur permettent d’augmenter la masse salariale ; ils peuvent avoir des actionnaires qui veulent une part de décision, sans rémunération ; et ils n’ont pas le droit de générer du profit. L’Etat-Providence pourrait fonctionner de manière similaire : tous les hôpitaux, toutes les écoles seraient privées et financées par l’impôt en fonction du nombre de patients ou d’élèves qu’ils peuvent accueillir ; libres d’allouer leurs ressources en fonction des besoins exprimés localement par les travailleurės et les habitants ; mais avec l’interdiction de générer du profit.

Je veux la fin de la spéculation (acheter pour vendre), des dividendes et des prêts à intérêt, mais je veux que le porteur d’un projet puisse toujours récompenser ses investisseurs. L’exemple du crowdfunding est intéressant : je n’investis pas pour générer un profit avec la récompense, mais parce que j’ai un intérêt à la réussite du projet.

Je ne veux pas la fin de la capitalisation (accumuler des richesses), mais je veux que ce capital cesse de procurer un pouvoir proportionnel. L’exemple des sociétés coopératives est intéressant : chaque employé est également actionnaire, et la voix de chaque personne a le même poids dans les décisions, quel que soit le capital investit.

Je ne veux pas la fin de la croissance économique : elle devrait permettre d’améliorer les conditions de vie, de réduire le temps de travail individuel, d’explorer de nouveaux horizons. Mais je veux qu’elle soit juste : elle doit commencer par garantir un niveau de vie décent à tous ; et réduire son impact environnemental plutôt que l’augmenter.

On pourrait débattre ainsi de tous les pans de la société. Je ne le ferai ni ici, ni seul. Mon propos est ailleurs : si nous voulons la fin de quelque chose, assurons-nous d’abord d’en comprendre toutes les facettes, et de trouver mieux à proposer.