Poker imaginaire
1 octobre 2026
Je trouve le Poker fascinant. Alors
que d’autres jeux légendaires comme les Echecs ou le Go voient s’affronter des
intellects, le Texas Hold’em oppose des personnalités. Et puisque les
adversaires ne doivent pas réussir à nous lire, c’en devient presque un jeu de
rôles. Comme tout jeu de haute voltige, on ne peut y exceller qu’avec une
discipline de fer et un entrainement incessant. Il faut connaître toutes les
ranges par cœur, calculer l’équité à chaque tour, choisir sa taille de mise en
fonction des positions, des profils adverses dessinés à partir de leurs mains
passées, de la taille du pot et de leurs stacks… C’est un jeu hautement
technique, pimenté par une petite dose de hasard. Fortuna e Virtu. Et surtout,
c’est un jeu psychologique. On y manipule des émotions, et on espère qu’elles
ne nous consument pas.
Pourtant, je me sens un peu en
décalage avec la culture du Poker. Passé le prestige du tournoi épique de
Casino Royale, j’y vois un monde viril, où chaque main cherche son "agresseur",
en appliquant une escalade de pression jusqu’à deviner qui a la plus grosse. Cela
n’a rien d’étonnant, puisque le jeu est inventé dans les saloons survoltés de
la violente conquête de l’Ouest. On doit aux cowboys de commencer "under
the gun" ou d’envoyer "3 barrels". Pourtant, ce n’est rien de
plus que des jetons et un paquet de 52 cartes. Alors pour mon plaisir très
personnel, je lui collerais bien un autre imaginaire.
Je suis très attaché au thème des
jeux de société : je n’hésite pas à reprendre des joueurs qui annoncent "tuer"
un adversaire au Love Letter alors qu’ils ne font que l’éconduire, ou qui
pensent "collecter des ressources" au Faraway, quand ils racontent en
fait des souvenirs de leur voyage. Ce n’est pas pour rien que je suis tellement
obsédé par Altered : on n’essaie pas d’y exterminer son adversaire ou ses
animaux dans une arène, mais juste de le prendre de vitesse pour faire progresser
les convictions de sa Faction. Alors, que pourrait-on faire du Poker ? C’est
une page blanche, qui nous offre des possibilités infinies. Je vous livre ici deux
interprétations de ma création.
Dans la première, nous sommes les
diplomates de familles mineures à la cour d’une Impératrice, où nous cherchons
à gagner en influence. Chaque coup est une journée, et la main que nous recevons
sont les courtisanės avec lesquellės nous avons réussi à être accompagné.
Les mises sont nos efforts pour nous faire remarquer, et le board sont les personnes
que nous croisons. Si je suis en compagnie du Roi de la Maison de Pique et de l’une
de ses chevaleresses, rencontrer d’autres membres de sa Maison nous
faciliterait grandement la conversation. Les gens de même rang ont également de
bonnes affinités. Mais il est des personnages dont chacun doit se méfier, dont
l’apparence banale, loin du faste de la haute aristocratie, pourrait presque les
faire passer pour de simples servantės. Une ambiguïté dont ils usent
parfois. Mais si l’occasion se présente, leur pouvoir efface celui des Monarques
de la Maison à laquelle ils sont affectés : ce sont les émissaires de l’Impératrice
en personne.
Aussi, il faut bien observer la
salle, et toujours se méfier du bruit que font les autres diplomates. Car comme
nous, iels veillent à garder leurs atouts secrets jusqu’à l’apparition de la Souveraine
Absolue, afin de soigner leur effet. Et si par malheur vous avez cru être l’heureuse
élue du jour, en dilapidant votre influence sans compter, et qu’une autre vous
vole la vedette, tous vos efforts n’auront servi qu’à la faire briller davantage.
Il est donc souvent préférable de ne pas du tout se rendre à la cour, ou de s’en
retirer gracieusement si l’audience ne vous est pas favorable.
Voici une scène typique de la
cour impériale : une diplomate un peu présomptueuse a cru pouvoir
impressionner la Souveraine Absolue grâce aux faveurs de deux duchesses.
Pourtant, la présence d’une émissaire de l’Impératrice dans l’assemblée aurait
dû suffire à l’inquiéter. Souvent, il suffit d’être en bons termes avec l’une d’elles
pour que sa consœur nous conduise au Trône. Si elle a espéré que les deux maréchales
arrivées tardivement dans la salle d’audience suffiraient à effrayer son adversaire,
c’était sans compter le petit servant de la Maison de Trèfle qui pouvait
également glisser un bon mot à son homologue.
Ma seconde interprétation est
plus artistique. Cette fois, nous sommes des peintres, les jetons sont nos
admirateurs, et les cartes notre palette de couleurs, de la plus intense à
la plus délavée. Chaque jour, nous pouvons peindre un tableau aux yeux de tous,
en espérant impressionner suffisamment les admirateurs de nos homologues pour les
faire changer d’idole. Si nous pensons avoir déniché quelque pigment
remarquable, nous pouvons rameuter des fans, en espérant que les teintes
proposées par l’atelier se combineront bien aux nôtres. La mode actuelle
favorise les associations de même ton, qu’elles soient bi, tri voire quadrichrome.
Mais on appréciera toujours les dégradés raffinés, et faute de mieux, c’est la
toile la plus intense qui gagne les cœurs. Et parfois, quand la beauté nous
éblouit, on convoque tout le fan-club en s’écriant "chef-d'œuvre !"
Je
vous montre pour l’exemple une toile de maître, qui n’a laissé personne
indifférent. L’atelier accueillant la compétition, une fois n’est pas coutume,
avait proposé une palette particulièrement riche, composée de quatre teintes
très proches d’une même couleur. Cela offrait l’opportunité d’un élégant tableau
monochrome, qui ne serait départagé que par l’intensité du pigment de l’artiste.
L’une des peintres, dôtée par chance de la teinture la plus pure, n’a pas
hésité une seconde à inviter tout son cercle. Nulle n’aurait pu prédire le prodige
qui lui fut opposé : un dégradé parfait, qui effaça par son harmonie le
contraste de l’infortunée.
C’est peut-être très personnel, mais je trouve plus plaisant de disputer le rôle de favori ou de vedette, plutôt que celui d’agresseur.

