mardi 9 mai 2023

 Le coopératisme, alternative au capitalisme ?

9 mai 2023


L’économie mondiale est actuellement régie par le système capitaliste, qui malgré ses conséquences sociales et environnementales délétères, semble impossible à questionner. Face à l’échec de la mise en œuvre de son compétiteur du 20ème siècle, le communiste (soviétique), l’idée a été martelée qu’il n’y avait pas d’alternative au capitalisme. Ce système n’a pourtant que quelques centaines d’années tout au plus. Il a donc existé des alternatives, et en y regardant de plus près, on voit qu’il en existe encore aujourd’hui, à la marge du système dominant. Avec un peu d’imagination, on peut donc parfaitement concevoir un avenir où le capitalisme n’est plus la norme.

Pour chercher à le dépasser, il faut commencer par définir le capitalisme : il s’agit d’un système économique dans lequel le pouvoir économique est détenu par des capitalistes, c’est-à-dire des individus avec suffisamment de capital pour peser dans les décisions d’une entreprise. Autrement dit, tout individu ou ensemble d’individus pourvu de capital peut créer une entreprise, en libre concurrence, et obtenir de fait un pouvoir exclusif sur celle-ci, en particulier le monopole de la propriété de ses moyens de production. On parle aussi de libre entreprise ou d’économie de marché. Ce système présente le risque de concentrer le pouvoir entre les mains d’une minorité : ceux qui détiennent un capital important. Ce mode de fonctionnement de l’économie ne remonte pas à des temps immémoriaux, comme certains osent le prétendre. Comme tout système, il ne commence pas à une date précise, mais on peut situer son origine entre le développement de la pensée mercantile au 16ème siècle – induite par la prédominance des penseurs laïcs, mais aussi la Réforme protestante –, la pensée libérale des Lumières, et le 19ème siècle marqué par la révolution industrielle et la concentration des terres (en particulier le mouvement des « enclosures »).

Depuis son instauration comme système dominant, le capitalisme a été principalement opposé au communisme, soit un système économique dans lequel le pouvoir économique est détenu par la collectivité, en mettant en commun les moyens de production. On parle aussi d’économie planifiée. Ce système présente le risque de concentrer le pouvoir entre les mains d’une minorité : ceux qui gouvernent la collectivité. L’exemple le plus flagrant est son instauration dans l’Union soviétique, qui a rapidement dérivée par l’accaparement de ce pouvoir par le seul Parti communiste.

Les systèmes économiques foisonnent depuis les premières sociétés humaines (troc, don, réciprocité, commerce sans marché global, monopole seigneurial, etc), mais on peut douter que les systèmes passés puissent prédominés dans notre société actuelle, mondialisée et aux besoins (ou désirs) exponentiels, ce qui ne les empêche pas d’exister à la marge (plateformes de dons, monnaies locales, etc). Un système en particulier semble au contraire parfaitement adapté à notre époque, puisqu’il représente déjà près de 10% des emplois mondiaux[1] : il s’agit des coopératives.

On peut définir le coopératisme comme un système économique dans lequel le pouvoir économique est détenu par des sociétaires, c’est-à-dire des individus participant en capital et en opérations à l’économie d’une coopérative. On peut aussi parler d’économie sociale. Ce système est apparu au cours du 19ème siècle, en réaction aux conditions imposées aux travailleurs par le système capitaliste. Il permet de s’affranchir du rapport entre propriétaire et travailleurs, car tout sociétaire doit être l’un et l’autre, ce qui garantit les mêmes droits pour tous au sein d’une coopérative. L’un des sept principes de la coopération est d’ailleurs la prise de décision démocratique à une voix par membre, quelle que soit sa participation[2]. Les six autres principes coopératifs sont l’adhésion volontaire et ouverte à tous, la participation économique équitable des membres (avec une rémunération limitée et une propriété commune d’une partie du capital), l’autonomie et indépendance, la formation et information, la coopération entre les coopératives, et enfin l’engagement envers la communauté.

Comme tout système économique, le coopératisme est également idéologique, avec pour principales croyances la primauté de l’humain sur le capital, l’action utile au service de l’intérêt collectif, la nécessité du statut privé et de l’indivisibilité des réserves (les individus ne peuvent pas se les approprier), l’ancrage territorial et l'indépendance politique. Ceci lui confère plusieurs avantages par rapport à ses deux principaux compétiteurs.

La primauté du capital sur l’humain ne bénéficie qu’aux humains avec un capital suffisamment important pour garantir le respect de leurs droits humains, ce qui explique le rejet massif du capitalisme par les classes populaires. Les gilets jaunes chantant « pour l’honneur des travailleurs » en est un rappel flagrant. Si le système capitaliste se prête de bonnes intentions, son idéologie libérale le rend dépendant des bonnes volontés des capitalistes, qui priorisent naturellement les décisions augmentant leur capital, souvent au détriment de la solidarité et de la nature. La finalité d’intérêt général est au contraire inscrite dans les statuts des coopératives. On reproche également à l’économie de marché, et plus particulièrement la finance, son caractère hors sol, déconnecté de la réalité et donc plus vulnérable aux crises économiques, comme celle des subprimes en 2008. L’ancrage territorial des coopératives est au contraire une garantie de résilience. Le coopératisme pourrait également être une manière de ressouder des citoyens aujourd’hui divisés entre une droite patronale et une gauche prolétaire.

De l’autre côté, le statut privé des coopératives est une garantie de pluralisme aussi bien que de performance à l’opposé d’un pouvoir centralisé comme celui communiste, qui même s’il est élu démocratiquement, reste vulnérable aux dérives autoritaires et à l’accumulation de mauvaises décisions économiques. L’économie sociale n’en reste pas moins très proche de l’économie collaborative ou économie de partage, qui repose sur le partage ou la mutualisation des biens, savoirs, services ou espaces et sur l'usage plutôt que la possession. Contrairement au communisme, cette mutualisation n’est cependant pas gérée par une unique entité, mais au contraire par une variété d’acteurs privés, qu’ils soient à but lucratif (Blablacar, Geev) ou non (couchsurfing, AMAP, services et prêts d’outils entre voisins, l’emblématique Wikipédia). En se recentrant sur les usages et en délaissant la course au profit, l’économie sociale est également une solution de sobriété, condition nécessaire à la durabilité de notre monde. Un exemple marquant est la coopérative d’habitants, qui permet de construire un immeuble en mutualisant les coûts, puis d’y vivre en mutualisant les services, avec des loyers toujours bas car exclu d’un marché immobilier enivré par la croissance.

Le système capitaliste a permis un développement technique remarquable aux nombreux bénéfices qu’il serait ingrat d’ignorer : hausse du niveau et de l’espérance de vie, gain de temps libre (malgré une régression récente), démocratisation de la culture. Il s’avère cependant inapte à couvrir les enjeux existentiels de notre siècle : le réchauffement climatique, l’effondrement du Vivant, la satisfaction des besoins vitaux pour tous. Le coopératisme n’est qu’une des multiples alternatives imaginables, pas plus exempts de risques que les autres, mais qui a le mérite d’avoir déjà fait ses preuves, tout en offrant une vision plus optimiste, solidaire et soutenable de l’avenir.



[1] Ce chiffre de l’ICA est toutefois à prendre avec précautions : même si par exemple les Caisses locales du Crédit Agricole sont des coopératives, ce n’est pas le cas du groupe.

[2] Contrairement à la gouvernance capitaliste qui accorde une voix de poids proportionnel au capital investi.

mercredi 26 avril 2023

 Violence légitime

11 avril 2023

 


Le 28 juillet 2020, le Ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a déclaré que « La police exerce une violence, certes légitime, mais une violence, et c'est vieux comme Max Weber ! ». Le 29 avril 2023, il a réitéré son propos en affirmant qu'il « n'y a pas de violences policières » car cela met « en parallèle la violence de ceux qui n'ont pas l'autorité légitime pour le faire, et ceux qui ont la violence légitime de l'État pour utiliser la force ». En invoquant l’un des fondateurs de la sociologie, il ferait mieux de commencer par le relire.

Voici ce que dit Max Weber : l'Etat est une « entreprise politique à caractère institutionnel lorsque et tant que sa direction administrative revendique avec succès, dans l'application des règlements, le monopole de la contrainte physique légitime ». Autrement dit, un pouvoir peut se revendiquer comme Etat à condition que les individus sur qui il s’applique lui reconnaissent la légitimité du monopole de la violence. C’est le cas dans tous les Etats véritablement démocratiques : nous déléguons la résolution des conflits au pouvoir judiciaire de l’Etat, qui ne peut l’exercer efficacement que parce que si un individu refuse son verdict (alors qu’il repose sur des règlements établis par le pouvoir législatif), celui-ci peut recourir au pouvoir exécutif (police et armée) pour faire appliquer ledit verdict. Les autres formes de violence sont proscrites.

La violence de l’Etat n’est donc pas légitime par nature : elle ne l’est que tant que les individus composants l’Etat la lui reconnaissent. On peut même considérer que si un pouvoir ne parvient plus à revendiquer cette légitimité avec succès, il cesse d’être un Etat. Il reste un pouvoir, mais de toute évidence autoritaire. Aujourd’hui en France, de nombreuses victimes et témoins de cette violence exercée par l’Etat dénoncent son illégitimité. En refusant de le reconnaitre, le gouvernement met l’Etat en crise, car l’Etat n’est qu’un instrument au service des individus qui le composent. Si ces individus considèrent que l’instrument n’est plus adapté à leurs besoins, il est de leur droit de réclamer sa réforme ou son remplacement.

Dans un Etat véritablement démocratique, un mécanisme institutionnel permet de réclamer ce changement : par des représentants comme les parlementaires, des groupes d’influence comme les syndicats, des collections d’opinions comme les pétitions. Or le gouvernement français actuel les ignore tous. Que reste-t-il donc aux individus pour réclamer ce changement, à part leur propre violence légitime ?

Des airs de paradis

Avril 2022


— Le Maroc fait partie de l’UEE ?

— Ah oui on est là ! Allons-y alors, que savez-vous déjà de l’histoire de l’Union ?

— Eh bien… Je sais qu’elle est créée au 20ème siècle après les horreurs de la Seconde Guerre Mondiale.

— En gros oui, il faut attendre le traité de Maastricht en 1992 pour qu’elle s’appelle Union Européenne, mais une communauté économique existe depuis le traité de Rome en 1957.

— Merci, monsieur le professeur !

— Vous ne préférez pas que je complète ?

— Si, si, je plaisante, il faut bien que j’apprenne. Elle intègre de nouveaux Etats régulièrement, jusqu’au départ du Royaume-Uni en deux-mille…

— Vingt. Le référendum britannique a lieu quatre ans plus tôt, mais le divorce est compliqué.

— Forcément. Si je me rappelle bien, c’est à peu près à cette période que l’écologie commence à prendre une place importante, mais ça ne bascule vraiment qu’avec la catastrophe de Thwaites dans les années 30 ?

— Oui, en 2037 le glacier Thwaites se décroche de l’Antarctique et fond rapidement, provoquant une hausse de presque un mètre du niveau de la mer. Un tiers des Pays-Bas, les littoraux belges et allemands sont submergés. Assez naturellement, le Groupe des Verts devient majoritaire au Parlement européen lors des élections de 2039. Je précise tout de même qu’entre temps, l’Union a intégré six nouveaux membres.

Pendant qu’Antoine explique cela, l’avion s’est placé sur la piste, et elle l’interrompt un instant pour profiter du décollage. La poussée des gigantesques réacteurs est enclenchée par le pilotage automatique, et le transport quitte rapidement la terre ferme. Son plaisir d’être à nouveau dans les airs est palpable, aussi le jeune homme la laisse tranquille un moment. La capitale des Emirats rétrécit rapidement, et la vue des tours excentriques est remplacée par celle monotone du Golfe Persique. Lorsqu’elle ne parvient même plus à discerner les bateaux à sa surface, elle reprend la parole.

— A quel moment est-ce que l’Union change de nom ?

— Les statuts de l’UE sont modifiés après la confirmation de la majorité verte au Parlement européen aux élections de 2044 : elle adopte le Règlement Général sur la Protection de l’Environnement – l’ancêtre du Code du Vivant – et devient l’Union Ecologique Européenne.

— D’accord, et ensuite ? Le réchauffement climatique est stabilisé à 2,1°C, on a réussi à sauver la planète. Est-ce l’Union Ecologique est toujours pertinente quarante ans après la neutralité carbone ?

— Effectivement, après quelques années de grâce, les écologistes ont connu une baisse de popularité. Bien sûr, les enjeux climatiques sont toujours présents, les conséquences de l’anthropocène seront encore à surveiller pendant des siècles : acidification des océans, dégel du permafrost… Mais l’Union s’est surtout réinventée autour de la seconde grande thématique environnementale : la protection de la biodiversité, et plus généralement le respect de la vie.

— La zootopie quoi.

— Haha ! Vous n’êtes pas favorable à l’égalité des droits ?

— Honnêtement ? J’aimerais déjà avoir les mêmes droits qu’un homme.

— Je comprends. En Europe, elle est déjà acquise entre tous les êtres humains depuis plusieurs décennies. Si c’était le cas également dans le CCO, ne vous semblerait-il pas juste de l’étendre à tous les animaux ?

— Je ne sais pas, j’ai un peu l’impression que vous cherchez à tout prix de nouvelles problématiques à résoudre, pour combler un manque, peut-être. Est-ce qu’une fourmi se soucient d’avoir les mêmes droits que moi ?

— Commençons par un exemple qui vous parlera plus : vous aimez beaucoup votre chien, si je ne m’abuse ? Ne pensez-vous pas qu’il mérite le respect de sa dignité, ou la liberté de se déplacer ? Si un humain le tuait, ne serait-ce pas un meurtre à vos yeux ?

— Si, bien sûr, mais certains disent que je considère Skanda comme mon enfant. Je ne pense pas pour autant qu’il faille accorder plus de droits à tous les chiens.

— Et pourtant, nous sommes tous l’enfant de quelqu’un. Votre sœur devrait-elle avoir plus de droits qu’une inconnue à l’autre bout du monde, simplement parce que vous y êtes attachée ? N’est-ce pas égocentré ?

— Evidemment que c’est égocentré, notre cerveau fonctionne comme ça : loin des yeux, loin du cœur…

— Individuellement peut-être, même si un certain nombre d’associations caritatives trouveraient à vous contredire. Quand bien même, notre égocentrisme ne peut pas justifier l’injustice. Nous sommes constitués en sociétés pour qu’elles soient meilleures que nous-même. L’humanité n’a eu de cesse d’étendre les frontières de l’égalité des droits : en abolissant l’esclavage, en émancipant les femmes, en autorisant la parenté homosexuelle, en arrêtant de considérer légalement les animaux non humains comme des biens meubles. Tous les animaux sont des êtres sensibles, et pourtant à ce jour seule l’UEE et une poignée d’autres pays pénalisent leur enfermement prolongé ou l’altération de leur intégrité physique.

Leena le sent ému et hésite à répondre, mais il ne semble pas avoir tout à fait terminé.

— Et puis, vous allez bientôt le découvrir, même avec un raisonnement anthropocentré, un continent regagné par la nature sauvage a des airs de paradis.

mardi 28 février 2023

 Classification des pratiques magiques

28 février 2023

 


La magie est présente dans tous les univers de Fantasy, un des genres de la fiction imaginaire. Je définis ici la magie comme la capacité à contraindre localement les lois physiques universelles (ou à appliquer des lois physiques supplémentaires localement, ce qui revient au même). Contrairement au genre du Fantastique, où les anomalies physiques sont des exceptions inattendues dans un univers imitant le nôtre, les univers de Fantasy intègrent la magie comme règle. Il y existe des individus reconnus à minima par leurs pairs, souvent par des populations entières, doué de cette capacité magique. L’origine de la magie est rarement identifiée : comme les lois physiques, elle peut faire l’objet de spéculations autant scientifiques que religieuses. La ou les pratiques magiques d’un univers ne sont ni une science (organisation de connaissances), ni une religion (organisation de croyances), mais bien un art, à savoir un ensemble de moyens utilisés à dessein. La pratique de la magie est parfois réservée à quelques individus exceptionnels, parfois accessible à toute une population, à différents degrés. J’appellerai ici magiciens les êtres conscients capables de pratiquer la magie.

Je ne parlerai pas ici des pratiques prétendument magiques qui restent soumises aux lois physiques de l’univers en question, à fortiori le nôtre : la prestidigitation est un art d’adresse et d’illusions, la divination un art psychologique et oratoire, les sorcières étaient des scientifiques, les chamanes communiaient avec les esprits sous psychotropes, et les miracles ne se produisent plus tellement depuis que des moyens scientifiques permettraient de les analyser. Il restera toujours des évènements ou aptitudes inexpliquées par les sciences, mais elles seront probablement toujours soumises à nos lois physiques. Si nous arrivons un jour à prouver qu’une pratique met en défaut les lois physiques universelles sans les remettre en question, alors nous pourrons parler de magie. Je ne m’intéressai pas non plus aux univers de fiction intégrant des évènements ou aptitudes extraordinaires expliquées scientifiquement, à savoir le genre de la Science-Fiction. Une œuvre de fiction peut cependant relever de plusieurs genres. C’est par exemple le cas de Star Wars, qui repose sur des technologies ultra-futuristes, mais également sur la Force, clairement de nature magique.

Je vais surtout tâcher ici de qualifier les différentes pratiques magiques connues, à l’aide d’exemples d’œuvres relevant de la Fantasy. Je vais ainsi les catégoriser suivant cinq composantes : leur domaine (matériel ou spirituel), leur canal (intrinsèque, environnemental ou planaire), leur méthode (verbe, geste, etc), leur éveil (héréditaire, relationnel, etc) et leur morale (rapport à la société).

Commençons par le Domaine, c’est-à-dire l’objet de la pratique magique. Il peut être soit matériel, c’est-à-dire relatif aux matières physiques, soit spirituel, c’est-à-dire relatif aux esprits. Les pratiques magiques du domaine matériel ont des effets tangibles : on peut par exemple citer la télékinésie, à savoir la capacité à déplacement un objet physique sans contact. Des mages du Seigneur des Anneaux aux Jedis de Star Wars, c’est l’apanage de nombreux magiciens. Se téléporter, lancer des boules de feu, ressouder des os, invoquer des créatures, les exemples sont innombrables. Dans la saga Ewilan, l’art du Dessin permet de matérialiser des objets. Le canal dont nous parlerons plus bas est donc l’imagination, mais l’objet de la pratique magique reste bien matériel. A l’inverse, les pratiques magiques du domaine spirituel n’ont pas d’effet tangible : ils peuvent uniquement être perçus par leur cible ou d’autres magiciens. Il s’agit par exemple de la télépathie, qui permet de communiquer sans support matériel, et de manière générale de toutes les influences sur l’esprit d’autrui : illusion, charme, coercition… Cela inclus également le chamanisme, qui permet de communiquer avec des défunts, ou encore la divination, qui permet de découvrir des informations. En général, les magiciens d’un univers peuvent pratiquer les deux : les Jedis et les Dessinateurs des cités du continent de l’Est peuvent imposer leur volonté à autrui, les magiciens de Donjons et Dragons peuvent recourir à des sorts de différentes écoles.

Vient ensuite la qualification par Canal, c’est-à-dire le support de la pratique magique. Il peut être intrinsèque, soit ne dépendre que du magicien, environnemental, soit dépendre de ressources dans l’environnement du magicien, ou planaire, soit dépendre de ressources hors de l’environnement du magicien. Dans le Nom du Vent, la magie des Noms est intrinsèque, tandis que le Sympathisme repose sur une manipulation de matières existantes, il est donc environnemental. Les sorciers dans Harry Potter peuvent pratiquer la magie sans baguette, elle est donc intrinsèque, mais la baguette, facteur environnemental, agit comme catalyseur. Dans Res Arcana, la magie ne peut être pratiquée qu’à l’aide d’essences arcaniques, elle est donc environnementale. Les ressources non environnementales sont quant à elles souvent dans d’autres plans, d’où sa désignation de planaire : c’est par exemple le cas dans Donjons et Dragons, où les magiciens peuvent solliciter l’aide d’entités d’Outremonde. Cela semble également être le cas de la magie pratiquée dans le Seigneur des Anneaux par des individus dépourvus de magie spontanée : quand de Nains gravent des runes, ils sollicitent simplement l’assistance des divinités. C’est le même principe pour le culte de R’hllor dans le Trône de Fer : les prêtres ne font que solliciter l’assistance du Maître de la Lumière, leur magie n’est absolument pas intrinsèque. Elle peut toutefois aussi être catalysée par des facteurs environnementaux : du sang royal, des sacrifices par le feu. On trouve un exemple plus ambigu dans Noon du soleil noir, où la ressource permettant une emprise magique sur autrui est la contraction d’une dette, objet immatériel donc non environnemental. La pratique magique de Noon se passe d’ailleurs dans un plan agissant comme une métaphore de celui dans lequel il évolue.

La troisième composante des pratiques magiques est leur Méthode. On peut par exemple citer les sorts de Harry Potter ou Déracinée qui sont lancés au travers d’incantations à voix haute : la méthode est ici le verbe. L'incantation des Signes des sorceleurs ou La Persuasion de Force des Jedis nécessite plutôt un geste de la main. Si une séquence d’actions est requise pour lancer un sort, il s’agit alors d’un rituel. Dans Donjons et Dragons, cela requière plus de temps qu’un autre sort. Dans le Trône de Fer, on a un exemple de rituel lorsque Mélisandre d'Asshaï prélève le sang d’un bâtard de Robert Baratheon à l’aide de sangsues puis jette celles-ci dans les flammes. La gravure de runes dans le Seigneur des Anneaux relève également du rituel. Il existe deux autres méthodes purement intellectuelles : la volonté et l’imagination. La volonté consiste simplement à penser le résultat souhaité avec suffisamment de force mentale pour que cela se réalise. C’est typiquement le cas de la télépathie. Dans plusieurs œuvres, la volonté ne suffit cependant pas : il faut être capable d’imaginer suffisamment précisément le résultat souhaité pour réussir à l’obtenir. Ceci est explicitement illustré dans l’univers d’Ewilan, où la pratique magique se nomme Don du Dessin, et donne accès à une dimension immatérielle nommée… Imagination. Pour faire apparaitre des objets, il faut d’abord les avoir dessinés dans son esprit. C’est également le cas de la magie de Jaga dans Déracinée : contrairement à la magie institutionnelle reposant sur le verbe ou le rituel, celle-ci débloque une infinité d’autres possibilités en tordant les formules manuscrites. Par exemple, avec un peu d’imagination, on peut utiliser un sort initialement prévu pour retrouver le tout à partir d’une partie, dans le but de trouver son chemin hors d’une forêt : il suffit de se persuader d’être soi-même une partie du tout qu’est sa maison !

Après la méthode de pratique magique vient son Eveil. Il s’agit là de déterminer comment un magicien obtient ses capacités magiques. La transmission la plus évidente est héréditaire : dans Harry Potter ou Ewilan par exemple, la magie se transmet par la reproduction. Toujours de manière biologique mais sans explication aussi nette, l'éveil peut simplement être aléatoire : dans Stars Wars, certains individus de la Galaxie naissent avec un lien particulier à la Force. Dans Déracinée, rien n'indique à priori pourquoi Agnieszka, de tout son village, est la seule dôtée de pouvoirs magiques. Après ces deux éveils innés, les quatre autres sont acquis. Le premier éveil par acquisition est relationnel : le magicien acquière de la magie en entretenant une relation avec une entité pourvoyeuse. Cette relation peut être un culte dans le cas de R’hllor, un lien comme celui entre dragons et dragonniers dans Eragon, une mission comme celle confiée par les Valar à Sarouman. L'éveil peut aussi être empirique, c’est-à-dire que tout individu peut à priori pratiquer la magie, mais que seule l’expérience et l’apprentissage permettent effectivement de s’en servir, comme c’est le cas du Sympathisme et de la Sygaldrie dans le Nom du Vent. On peut également éveiller la magie de manière propriétaire, c’est-à-dire que son usage est dépendant de la possession d’artefacts. C’est par exemple le cas de l’Anneau Unique ou des bâtons des Istari dans le Seigneur des Anneaux, des Portoloins dans Harry Potter, ou de tous les artefacts de Res Arcana. Enfin la magie peut être transmise de manière environnementale : dans le Sorceleur, les humains auraient appris à maitriser la magie pendant la Conjonction des Sphères, tandis que les sorceleurs acquièrent des aptitudes magiques en ingérant des potions.

La dernière composante des pratiques magiques est leur rapport à la société, autrement dit leur Morale. Celle-ci est bien plus subjective que les quatre autres, mais néanmoins indispensable pour bien classifier les pratiques magiques. On voit souvent les magies affublées d’adjectifs simplistes, en premier lieu des couleurs : blanche, noire, verte… On trouve de la magie angélique ou démoniaque, solaire ou lunaire… Ces qualifications dépendent de chaque univers, et indiquent surtout ce que la société pense d’elles. Il semble donc plus approprié de catégoriser les pratiques magiques suivant un jugement éthique. Classiquement, on en dénombre trois. Dans la morale déontologique, on juge la moralité d’une action selon les moyens mis en œuvre, en se fondant sur des règles établies par la société. C’est typiquement le cas des Sortilèges Impardonnables dans Harry Potter, qui sont mauvais par décret, ou de la nécromancie, seule forme de magie interdite dans l’univers du Sorceleur. A l’inverse, dans Déracinée, lorsque Sarkan a recourt à la nécromancie, il le justifie par le fait de sauver des vies de soldats. Il s’agit ici d’une morale conséquentialiste, selon laquelle on juge la moralité d’une action par son résultat. Dans des univers comme celui du Sorceleur, il est communément admis que la magie n'est pas intrinsèquement bonne ou mauvaise, mais que cela dépend du but recherché par son usage. Dans Harry Potter, les détraqueurs se nourrissent de la joie humaine, et sont ainsi considérés comme les créatures les plus abjectes au monde. Pourtant, au service du Ministère de la Magie, ils assurent des tâches d’intérêt général. Enfin, on trouve un jugement éthique beaucoup plus manichéen, qu’on pourrait qualifier de morale vertueuse. Dans ce cadre, certaines magies sont intrinsèquement bonnes ou mauvaises. Le Seigneur des Anneaux en est l’exemple le plus évident : les forces du Bien sont celles exerçant un pouvoir légitime, par opposition au Mal caractérisé par sa volonté de réforme tyrannique et de domination. Le pouvoir de Sarouman devient illégitime (et lui est finalement confisqué par les Valar) quand il commence à servir ses intérêts personnels avant sa mission. On retrouve ce même caractère maléfique de l’intérêt personnel au profit de celui général dans le Côté Obscur de la Force. Le bienfondé de l’Ordre Jedi n’est pratiquement jamais remis en question, dès lors qu’il prône l’équilibre dans la Force.

On voit bien qu’il existe une incroyable diversité des pratiques magiques dans les univers de Fantasy, et cet article se limite à une douzaine d’exemples quand il en existerait des centaines. La classification qui a pris forme à mesure de mes recherches sur le sujet ne pourrait évidemment pas se montrer exhaustive, mais elle a le mérite d’être suffisamment générique pour intégrer des pratiques autrement difficiles à comparer. Au-delà du simple plaisir de manier les mots pour décrire un art fictif issu d’une multitude d’imaginaires, j’espère que cette vue d’ensemble pourra donner quelques pistes d’inspiration pour de futurs écrivains de Fantasy. J’aspire enfin et surtout à offrir à la magie une maturité que des œuvres infantiles participe à dénaturer. Cet art du verbe et de l’imaginaire mérite bien cela.


PS : j’ai tenté de déterminer dans le tableau ci-dessous les cinq composantes pour chaque exemple cité précédemment. Le résultat est forcément approximatif, je suis preneur de toutes suggestions d’amélioration, de même que sur l’article !

Œuvre

Type

Domaine

Canal

Méthode

Eveil

Morale

Le Nom du Vent

Sympathisme

Matériel

Environnemental

Geste

Empirique

Conséquentialiste

Magie des Noms

Matériel

Intrinsèque

Verbe

Empirique

Conséquentialiste

Sygaldrie

Matériel

Environnemental

Verbe

Empirique

Conséquentialiste

Déracinée

Institutionnelle

Matériel

Environnemental

Verbe

Aléatoire

Conséquentialiste

De Jaga

Matériel et Spirituel

Intrinsèque

Verbe

Aléatoire

Conséquentialiste

Seigneur des Anneaux

Spontanée

Matériel

Intrinsèque

Geste

Héréditaire

Vertueuse

Rituelle

Spirituel

Planaire

Rituel

Relationnel

Vertueuse

Star Wars

Force

Matériel et Spirituel

Intrinsèque

Volonté

Aléatoire

Vertueuse

Ewilan

Dessin

Matériel et Spirituel

Intrinsèque

Imagination

Héréditaire

Conséquentialiste

Harry Potter

/

Matériel et Spirituel

Intrinsèque

Verbe

Héréditaire

Déontologique

Res Arcana

/

Matériel

Environnemental

Rituel

Propriétaire

?

Le Trône de Fer

R’hllor

Matériel

Planaire

Rituel

Relationnel

Déontologique

Donjons et Dragons

Profane

Matériel et Spirituel

Intrinsèque

Rituel

Empirique

Déontologique

Divine

Matériel et Spirituel

Planaire

Rituel

Relationnel

Déontologique

Le Sorceleur

Sorceleur

Matériel

Intrinsèque

Geste

Environnemental

Conséquentialiste

Magicien

Matériel et Spirituel

Environnemental

Volonté

Environnemental

Conséquentialiste

Eragon

Draconnier

Matériel

Environnemental

Imagination

Relationnel

Déontologique

Noon du soleil noir

/

Matériel et Spirituel

Planaire

Imagination

Aléatoire

Déontologique

Sources

https://www.dol-celeb.com/magie/types-magie/
https://sorceleur.fandom.com/wiki/N%C3%A9cromancie,_la_magie_interdite
https://fantasy.bnf.fr/fr/comprendre/la-magie-au-coeur-du-genre/
https://gwendalavir.fandom.com/fr/wiki/Dessin
https://www.mecanismes-dhistoires.fr/ecrire-la-magie-de-son-roman-de-fantasy/
https://www.jrrvf.com/precieux-heritage/essais/articles-de-portee-generale/la-magie-dans-loeuvre-de-tolkien/
https://regles-donjons-dragons.com/page432.html
https://www.lagardedenuit.com/wiki/index.php?title=Magie#Un_art_difficile_et_dangereux
https://sorceleur.fandom.com/wiki/Magie
https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Nom_du_vent#Pratiques_magiques