mardi 9 août 2022

 Synthèse de lecture de Au commencement était...

Je vous propose ici sept pages de synthèse des idées qui m'ont le plus marquées dans ma lecture du livre Au commencement était… - Une nouvelle histoire de l'humanité, de l'anthropologue David Graeber et l'archéologue David Wengrow, publié en 2021. Je vous conseille évidemment la lecture du livre entier (que je peux vous prêter), mais je peux comprendre que ses 662 pages puissent en refroidir certains. Ma sélection est évidemment subjective, mais j'espère qu'elle suffira à vous conduire à la même conclusion qu'eux : 

« Désormais, nous y voyons plus clair quand nous tombons sur des études qui, rigoureuses sous tous les autres aspects, sont bâties sur une série de postulats qu'elles ne questionnent pas - le postulat d'une société humaine "originelle", fondamentalement bonne ou fondamentalement mauvaise ; le postulat d'un temps "d'avant" les inégalités et la conscience politique ; le postulat d'un évènement historique majeur qui serait venu tout bouleverser ; le postulat de l'incompatibilité de la "civilisation" et de la "complexité" avec les libertés humaines ; le postulat d'une démocratie participative naturelle dans les petits groupes, mais ingérable à l'échelle d'une ville ou d'un Etat-nation... Nous y voyons plus clair, parce que nous savons maintenant que nous sommes face à des mythes. »



La notion d’égalité n’existe pas avant les questions de droit naturel suite à la "découverte" de l’Amérique.

 

Il existe de nombreux exemples d’échanges d’objets non commerciaux : rêves ou quêtes de vision, guérisseurs et comédiens itinérants, addiction féminine au jeu.

 

Les colons européens des Amériques n’ont commencé à se penser comme américains qu’en adoptant des idées indigènes comme l’attitude conciliante envers les enfants ou l’autogouvernance.

 

Au cours du 18ème et 19ème siècle, l'idée qu’un gouvernement souverain doit administrer une population partageant une même langue et culture en s’appuyant sur une bureaucratie de lettrés passant des concours est issue du système chinois.

 

Le communisme indigène assure qu’aucun individu ne soit subordonné à un autre, et protège donc la liberté individuelle.

 

L’idée que les progrès technologiques et l’esprit d’initiative - même s’ils sont causes de nouvelles inégalités - sont les moteurs des grandes améliorations sociales apparait en réaction aux critiques indigènes.

 

« Rousseau soulevait ici la question même qui rendait perplexes tant d’Amérindiens : comment les Européens font-ils pour convertir la richesse en pouvoir ? Comment expliquer qu’une distribution inégalitaire des biens matériels – situation que connaissent toutes les sociétés à un degré ou un autre – autorise à donner des ordres à ses semblables, à les employer comme domestiques, ouvriers, grenadiers, ou même à se moquer comme d’une guigne qu’ils vivent et crèvent dans la rue ? »

 

« Les Wendats cherchaient délibérément à éviter les écarts de richesse parce qu’ils n’avaient aucune envie de mettre en place un système juridique coercitif. »

 

Les inégalités auraient toujours existé car le rapport de domination/soumission est inné, mais l’espèce humaine est la seule à avoir développé des tactiques pour s’en libérer (dérision, humiliation, etc).

 

Des sépultures somptueuses du Paléolithique semblent révéler des hiérarchies sociales.

 

Des structures sociales des premières sociétés humaines variaient selon les saisons.

 

En plus d’être bien traités et respectés, les individus très atypiques jouaient aussi un rôle politique important au Paléolithique.

 

Certaines organisations sociales étaient bien plus étendues que des États avant l’émergence de ceux-ci.

 

Certains peuples rejettent l’idée d’une économie de rendement différé afin d’éviter les dépendances entre individus.

 

« Les citoyens américains peuvent voyager où bon leur semble – à condition d’avoir les ressources nécessaires pour payer le transport et l’hébergement. Ils n’ont pas à obéir aux ordres arbitraires d’un supérieur quelconque – sauf s’ils occupent un emploi salarié. On pourrait presque dire que, si les Wendats avaient de faux chefs, mais de vraies libertés, beaucoup d’entre doivent aujourd’hui se contenter de vrais chefs et de fausses libertés. Pour l’exprimer de façon plus théorique, les Hadzas, les Wendats et d’autres peuples « égalitaires » comme les Nuers semblaient accorder bien plus d’importance aux libertés réelles qu’aux libertés de pure forme. Le droit de voyager les intéressait moins que la possibilité concrète de le faire (c’est pourquoi la question se posait généralement en termes de devoir d’hospitalité à l’égard des étrangers). L’entraide, que les observateurs européens d’alors appelaient souvent "communisme", passait pour la condition sine qua non de l’autonomie individuelle. Le fait que des hiérarchis explicites puissent apparaitre tout en restant largement factices ou limitées à certains aspects très spécifiques de la vie sociale peut contribuer à expliquer l’apparente confusion autour du terme "égalitarisme". »

 

Il a existé des sociétés de pêcheurs-chasseurs-cueilleurs avec des organisations sociales complexes.

 

Dans certains peuples, la notion de propriété privée se limite au domaine sacré.

 

Puisque les voyages sur de grandes distances étaient courants, les distinctions culturelles s’expliquent plus par des "refus d’emprunts" que par l’ignorance des spécificités d’autres peuples.

 

« Comme on le comprend grâce à ces exemples [d’esclavage indigène], c’est dans cette direction qu’il nous faut regarder pour trouver les germes de la domination tyrannique au sein des sociétés humaines. Les simples actes de violence sont passagers ; les actes violents qui se muent en relations de soin ont tendance à se perpétuer. »

 

« Ce n’est donc pas l’environnement qui explique la prévalence de l’esclavage sur la côte nord-ouest. C’est le principe de liberté. Empêtrés dans leurs rivalités internes, les aristocrates n’avaient aucun moyen de forcer leurs sujets à trimer pour leur permettre de poursuivre leurs démonstrations de magnificence. Il leur fallait trouver des travailleurs dociles ailleurs. »

 

Çatal Höyük en Anatolie centrale (Turquie), peuplé de -7400 à -6000, a des allures de ville (5000 habitations) mais sans centre ou trace de pouvoir centralisé, équipements collectifs ou rues. L’alimentation repose sur l’agriculture mais la vie culturelle reste tournée vers la chasse et la cueillette. Les maisons y sont reconstruites quasiment à l’identique, et les plus illustres - mêlées aux autres - contiennent simplement une abondance de trophées.

 

L’agriculture néolithique est apparue sous la forme de spécialisations disséminées, sans épicentre.

 

Les prémices de l’agriculture (par exemple celle de décrue) nécessitaient peu d’efforts (et ne permettaient pas de propriété privée), certaines sociétés ne l’ont donc délibérément pas pratiquée plus intensément.

 

Les connaissances néolithiques sur les applications alimentaires, médicales, artistiques et pratiques des plantes sont souvent associées aux femmes.

 


Il existe de multiples exemples de gestion des terres par redistribution périodique à but égalitaire et/ou de manière communale.

 

Il a existé au moins une quinzaine de centres indépendants de domestication des plantes et animaux, qui ont suivi des trajectoires sociales très différentes.

 

Pour un individu, une société de grande échelle est avant tout une représentation mentale, de même qu'une ville.

 

Certaines villes sont apparues avant l'agriculture intensive et sans organisations sociales très hiérarchiques, par exemple dans des lieux très riches comme les deltas, formés par des changements climatiques de l'Holocène.

Certains villages basques étaient construits en cercle afin d'assurer une égalité entre les familles, et une répartition tournante des tâches sans administration centrale. Certains mégasites préhistoriques en Ukraine ont la même configuration.

 

Le principe de corvée (participation tournante de tous les citoyens à des tâches collectives) semble précéder la monarchie en Mésopotamie.

 

Certains souverains mésopotamiens annulaient périodiquement toutes les dettes de leurs sujets.

 

La plupart des cités du Proche-Orient avaient une assemblée populaire ou un équivalent pour représenter les intérêts des citoyens, voire administrer la cité, parfois en toute indépendance du souverain.

 

Des temples-usines de Mésopotamie produisaient de grandes quantités de produits standardisés et emballés de manière homogène.

 

Des sociétés héroïques (aristocratiques, guerrières, avec peu ou pas d'administration ou de commerce) semblent être apparues en réaction à l'organisation égalitaire des villes.

 

Le système du seka sur l'île de Bali montre qu'il est possible de combiner une hiérarchie sociale rigide et une gouvernance locale égalitaire.

 

« Autant les mégasites ukrainiens que la ville mésopotamienne d'Uruk ou la vallée de l'Indus nous ont prouvé que des implantations humaines ordonnées pouvaient connaître des extensions spectaculaires sans entraîner une concentration de richesses ou de pouvoir entre les mains d'une élite dirigeante. »

 

La grande cité mésoaméricaine de Teotihuacan était organisé suivant des principes égalitaires, sans chef. Vers 300, des complexes résidentiels de grande qualité ont été construits pour loger tous les habitants.

 

La ville de Tlaxcala (adversaire de l'empire Aztèque à laquelle Cortès s'est allié) était une démocratie, dans laquelle tout aspirant politicien était soumis à une série d'épreuves (injure publique, isolement, jeûne, etc).

 

On peut identifier 3 formes de libertés fondamentales : quitter les siens, désobéir aux ordres, reconfigurer sa réalité sociale.

 

On peut identifier 3 fondements du pouvoir social : le contrôle de la violence (souveraineté), le contrôle de l'information (bureaucratie), le charisme individuel (arène politique concurrentielle).

 


Il existe des exemples de sociétés organisées autour d'une seule forme de domination, sans pouvoir les qualifier d'Etats : Chavín de Huántar avec son savoir ésotérique, les Olmèques avec le jeu de balle, la royauté divine des Natchez.

 

« La souveraineté se présente toujours comme une rupture symbolique avec l'ordre moral. »

 

Des traces de bureaucratie (jetons d'identification archivés) apparaissent dès -6200 dans de petits villages de Mésopotamie.

 

Dans les Andes avant l'empire Inca, les ayllus étaient des administrations locales, qui répartissaient équitablement les terres, la main d'œuvre valide, recensaient tous les services rendus pour équilibrer les dettes d'unités de travail, à l'aide de khipus, des instruments à cordelettes.

 

Des empires s'appropriant et centralisant des bureaucraties recensant les dettes de travail conduisent à de l'asservissement.

 

La Crète minoenne semble avoir été dirigée par des femmes prêtresses. Elle a vécu en paix avec un art dépourvu de scènes guerrières et valorisant plutôt l’amour et l’érotisme au travers d’un regard féminin.

On a surtout identifié comme civilisations des sociétés monumentales, qui s'avèrent extrêmement stratifiées, autoritaires, violentes et patriarcales, sacrifiant les trois libertés fondamentales et la vie même. On sait maintenant que d'autres civilisations plus discrètes les ont précédées : des aires culturelles riches de partages et de connaissances issues d'activités féminines.

« La période qui s'étend de -3000 à 1600, assez épouvantable pour la plupart des paysans du monde, fut un véritable âge d'or pour les barbares. Ils profitaient à plein de leur proximité avec les États et les empires dynastiques - réserve inépuisable de biens précieux à piller -, tout en vivant pour leur part des existences relativement aisées. »

L'Amérique précolombienne est le seul espace de la planète où les humains ont évolué sans influence d'autres continents. Sur l'île de la tortue (Amérique du Nord), ils sont organisés en clans d'animaux-totems solidaires d'un bout à l'autre du continent. Bien qu'en en étant de toute évidence capables, ils n'ont pas développé de villes ou villages permanents, d'agriculture intensive, d'organisation hiérarchique fixe ou bureaucratie. Les communautés de la sphère d'interaction hopewellienne (région de l'Ohio entre -100 et 500) construisaient des ouvrages de terre monumentaux à but rituel, ne faisaient presque pas la guerre, s'affrontant plutôt lors de concours visant à circoncire les distinctions sociales au spectacle.

« Les théories indigènes sur la liberté individuelle, l'entraide ou l'égalité politique, qui firent si forte impression sur les penseurs des Lumières françaises, décrivaient des comportements humains qui ne relevaient ni d'un quelconque état de nature, ni d'une situation culturelle propre à cette partie du monde. »

Le mythe fondateur de la Ligue des Cinq Nations iroquoise décrit un héros pacificateur qui parvient à convaincre chaque nation d'instaurer une structure pour prévenir les querelles et rétablir la paix.

« Les Wendats sont les grands gagnants du débat. Nul être humain aujourd'hui, où qu'il soit dans le monde et quelles que soient ses convictions par ailleurs, ne peut se dire opposé au principe même de la liberté humaine, comme l'étaient les jésuites du XVIIe siècle. »

La sphère du jeu rituel est très souvent un terrain d'expérimentation sociale, voire d'encyclopédie des possibilités sociales.

« Bien des libertés que nous tenons pour essentielles - comme la liberté d'expression - ne sont en rien des libertés sociales. Vous aurez beau être libre de dire tout ce qui vous chante, cela ne compte pas vraiment si personne ne vous écoute. »

Une origine possible du patriarcat serait l'accroissement du pouvoir des hommes au sein du foyer à mesure qu'ils accueillaient des prisonniers de guerre, la violence externe étant largement de leur fait.

samedi 14 mai 2022

 Qu’est-ce que la gauche ?

 14 mai 2022



Suivant une tendance déjà bien amorcée depuis 2017, l’élection présidentielle de 2022 a nettement fait apparaitre un fractionnement de l’électorat français entre trois idéologies prépondérantes. Si le libéralisme et le nationalisme sont relativement simples à définir, la troisième, moins. Parce que la notion est communément admise, je parlerai ici de l’idéologie « de gauche », et je vais chercher à identifier ce qui la définit. Commençons déjà par bien définir ce qu’elle n’est pas, à savoir les deux autres. Le libéralisme est la conviction que les initiatives privées (à but lucratif) sont plus efficaces que celles publiques (sans objectifs de rentabilité) pour assurer le bien-être de la majorité des individus, et qu’il faut donc leur fournir un contexte de développement le plus libre possible. Le nationalisme est la conviction que pour assurer le bien-être des individus, il faut les regrouper en nations et appliquer un traitement préférentiel aux citoyennės de sa nation.

L’idéologie de gauche, quant à elle, semble plurielle. Cela n’a jamais été plus criant qu’avec la Nouvelle Union Populaire, Ecologique et Sociale. Commençons par ces trois adjectifs : Populaire, donc représentative de la majorité de la population (ce que les résultats électoraux ne semblent pas confirmer) ou particulièrement des « classes populaires », les plus précaires (ce que revendique également le Rassemblement National) ; Ecologique, donc soucieuse d’équilibrer le rapport entre l’humanité et le reste du Vivant ; Sociale, donc garante des droits sociaux, des principes d’égalité et de solidarité. A cela s’ajoutent d’autres convictions portées par chaque parti politique intégré à l’Union : le progressisme sociétal, le communisme ou collectivisme, la démocratie, le respect et la valorisation des diversités (de genre, orientation sexuelle, culture, etc). L’idéologie de gauche ressemble à un véritable fourre-tout, et pourtant la pensée de ses électeurices est parfaitement cohérente. Quel est donc ce liant, ce lien, qui malgré certaines divergences d’opinions, permet de tracer sans trop de difficultés les contours de la gauche ?

On peut déjà évacuer ce qui malgré la mauvaise foi de certains commentateurs extérieurs, ne la caractérise pas : la gauche n’est pas intrinsèquement pour ou contre l’Union Européenne, pour ou contre l’énergie nucléaire. Chaque courant politique a sa propre histoire, et chaque parti, particulièrement à l’approche d’élections, doit faire des choix pour écrire un programme. Cela ne signifie pas que chaque mesure qu’il propose le caractérise irrémédiablement.

Si on se risque à quelques raccourcis empreints de stéréotypes, on pourrait dire que les adeptes du libéralisme sont des personnes à qui le système actuel profite, tandis que les adeptes du nationalisme en souffrent ou craignent ses conséquences sur leur avenir (qu’il s’agisse de leur accès à un travail décent, leur identité, voire leur existence même qui serait menacée par un remplacement par des populations étrangères). A gauche, on trouve à la fois des personnes à qui le système actuel profite, et d’autres qui en souffrent ou craignent ses conséquences sur leur avenir. Alors pourquoi une personne aisée souhaiterait-elle changer le système, pourquoi une personne pauvre verrait-elle la menace dans les classes dominantes plutôt que dans les étrangers ? La question posée ainsi, sa réponse me semble évidente. Parce qu’à gauche, on se met à la place des autres. L’idéologie de gauche, c’est l’altruisme.

C’est l’altruisme qui nous fait penser aux pauvres quand on est aisé, aux animaux qu’on extermine, aux migrants qu’on laisse mourir, aux futurs humains qu’on ne connaitra jamais et aux humains d’autres continents qu’on ne rencontrera jamais, aux femmes quand on est un homme, aux personnes racisées quand on ne l’est pas, lgbt quand on ne l’est pas.

Alors bien sûr, tout le monde ne vote pas pareil pour les mêmes raisons. Certainės électeurices de gauche ne se retrouvent pas du tout dans les convictions que je viens d’énumérer, de même que certaines personnes votent pour le libéralisme ou le nationalisme pour des priorités qui n’ont rien à voir avec ces deux idéologies. Pour autant, je pense qu’elles sont un prérequis : je n’imagine pas quelqu’un voter pour Macron en étant convaincu que le pouvoir public doit dominer le pouvoir privé, ou pour Le Pen en étant convaincu que les étrangers ont les mêmes droits que les français. De la même manière, je n’imagine pas quelqu’un voter à gauche en étant convaincu que la vie des autres n’a pas d’importance.

Il ne me reste plus qu’à m’adresser à toutės mes amiės de gauche : ne laissez pas les conservateurs et réactionnaires de tous bords vous faire croire que nos désaccords sont irréconciliables et notre union artificielle. La France et le monde ont besoins de tous les altruistes pour faire face aux défis que nous connaissons, nos convergences sont plus belles et plus fortes que toutes nos divergences. Un-hissons nos couleurs pour un avenir arc-en-ciel !

jeudi 28 avril 2022

 Annihilation 

2018 - Alex Garland

 


Après trois visionnages, je suis enfin prêt à écrire quelque chose sur ce film particulièrement complexe à analyser. Si vous ne l'avez pas déjà vu, je vous invite bien entendu à le faire avant de lire la suite.

C'est le genre de films qui se termine sans nous donner les clés pour le comprendre, ce qui explique d'ailleurs qu'il ne soit pas sorti en salle dans beaucoup de pays : cela présente un risque économique. J'ai donc parcouru les "explications" en ligne, qui ont le défaut selon moi de confondre explication, interprétation et avis, je vais donc veiller ici à distinguer les trois. Certainės y ont vu une métaphore du cancer, ou de la dépression, d'autres y ont perçu un message écologique, ou romantique, mais il me semble trompeur d'essayer de deviner le sous-texte d'une œuvre avant d'avoir clairement identifié ce qu'elle "raconte".

Explication

Essayons autant que possible de nous en tenir aux faits. Le Miroitement survient après qu'une météorite s'écrase sur Terre, son origine est de toute évidence extraterrestre. Rien ne nous permet de deviner ses intentions, il me semble donc crédible de considérer qu'à l'instar de la grande majorité des formes de vie sur Terre, elle n'en a pas, autre que celle de survivre. Imaginons qu'une souris débarque sur une autre planète, elle aura principalement deux comportements : chercher à se nourrir, et s'adapter à son nouvel environnement. Pour se nourrir, les animaux terrestres fractionnent des substances organiques complexes (protéines, lipides, glucides) en substances plus simples, qui peuvent être absorbées dans le sang. Autrement dit, notre système digestif transforme une forme d'énergie que notre organisme ne peut pas utiliser, en une autre forme d'énergie qu'il peut utiliser. Je pense que le Miroitement fait de même : tout ce qui franchit sa frontière pénètre dans son "estomac", qui mélange des formes de vie entre elles (en les réfractant, comme l'explique Josie Radek) pour en former de nouvelles, desquelles il se nourrit, et de fait, il grandit. 

Quant à s'adapter au nouvel environnement, je pense ici encore que le Miroitement utilise le même mécanisme que les animaux terrestres : l'imitation. Il observe les comportements des êtres qui l'entourent, et il essaie de les reproduire. C'est pourquoi il "clone" les humains qui entrent en contact avec lui (on peut supposer que le "kaléidoscope brumeux" dans le trou de la météorite est sa tête, à savoir son cerveau et ses principaux organes sensoriels), puis qu'il mime leurs gestes. Son autodestruction n'est alors que cela : sans intention, autre que celle d'imiter le comportement autodestructeur de Lena et la combustion de Kane. 

Il ne reste quelques détails à expliquer, et je pense à nouveau qu’il faut se cantonner aux faits, pour ne pas imaginer une histoire plus complexe qu’elle ne l’est : on voit clairement Kane se suicider, et le Kane qui retrouve Lena (en se « téléportant », sans surprise car le sosie de Lena fait de même dans le phare) n’a pas son intellect, c’est donc clairement une copie, une pure création du Miroitement. A l’inverse on voit clairement la « vraie » Lena donner la grenade à son « clone », c’est donc la vraie Lena qui survit, mais bien sûr « altérée » par la réfraction du Miroitement, d’où ses yeux qui changent de couleur. Le seul fait que je ne comprends pas encore, c’est la « guérison » spontanée du sosie de Kane au moment où le Miroitement se désintègre. En fin de compte, je pense que l’être extraterrestre est bien mort, tête comme estomac, et qu’il ne subsiste que ses « créations » qui ne lui sont plus rattachées (le sosie de Kane, Lena altérée, probablement tous les autres animaux de la zone, mais pas les « arbres de cristal » par exemple).

Interprétation

Maintenant, qu’en penser ? Rappelons qu’Alex Garland est le réalisateur de Ex Machina, on se doute bien qu’il a souhaité faire passer des messages. Le plus évident est le sujet de l’autodestruction : Lena explique que la vieillesse est un défaut de nos cellules, qui s’autodétruisent ; la docteure Ventress explique le choix de ces femmes d’entrer dans la zone par un désir d’autodestruction (addiction, automutilation) suite à un traumatisme (mort d’un enfant, cancer). La météorite peut donc être une métaphore de cet évènement traumatique, suivie d’une apparente autodestruction de la vie, qui s’avère juste en être une modification. Toutes cèdent au désir d’autodestruction, sauf Lena, car elle a une raison de rester accrochée à la vie. Elle accepte donc le changement, en l’occurrence la mort de son mari (et renonce à la culpabilité de l’avoir trompé ?).

Vient ensuite ce titre : Annihilation. Les seules choses annihilées dans le film, ce sont les humainės qui se sont autodétruites, et le Miroitement détruit par une humaine. Conclusion : l’humanité annihile la vie. Extrapolation : et c’est mal. L’humanité rencontre pour la première fois une forme de vie extraterrestre, qui plus est capable de métamorphoser la vie de manière prodigieuse (à l’encontre de toutes nos vérités scientifiques, et avec une beauté indéniable), et elle la pulvérise avec une grenade incendiaire. C’est donc peut-être notre propension à la violence qui est critiquée ici.

Le dernier thème qui me semble propre à l’œuvre (sans pousser trop loin ou trop personnellement l’interprétation) est celui de l’évolution. C’est le grand miracle du Miroitement : parvenir à créer de nouvelles formes de vie en hybridant celles existantes. Au-delà d’être un clin d’œil à la théorie de l’Evolution (Dieu est évoqué dans une discussion d’oreiller entre Lena et Kane sur un ton moqueur), j’ai l’impression qu’il s’agit d’une invitation à accueillir les évolutions de la vie avec bienveillance plutôt que crainte ou colère : en chaque individu, au sein d’un couple, ou même à l’échelle de la société (l’équipe est composée uniquement de femmes scientifiques, dont deux sont racisées et au moins une lesbienne).

Avis

Je commencerais par dire qu’un film que j’ai visionné trois fois et qui m’inspire autant ne peut être que bon. Au-delà des messages et de la relative complexité du scénario que j’ai déjà évoqués, il faut souligner l’esthétique visuelle et sonore remarquable de la nature métamorphosée, allant du fantastique (cervidés aux bois végétaux, arbustes à forme humaine, arbres de cristal sur la plage) à l’horrifique (la « sculpture » dans la piscine, l’ours avec la voix de Cass Shepard, l’humanoïde mimétique du phare en pleine « vallée de l’étrange »). Les personnages sont à l’inverse plutôt caricaturaux, peut-être un mal nécessaire pour ce style comparable à un slasher, où l’on sait dès le début que la plupart des personnages ne survivront pas. Annihilation est donc avant tout une œuvre d’art à la fois simple et complexe, belle et terrible, et surtout largement ouverte à l’interprétation.

Scénario : Alex Garland (d'après l'oeuvre de Jeff VanderMeer)
Musique : Geoff Barrow & Benjamin Salisbury
Photographie : Rob Hardy

mardi 5 avril 2022

Choix de société

5 avril 2022


Chaque élection est un choix de société : comment souhaitons-nous gérer collectivement ce que nous avons en commun ? Combien de temps souhaitons-nous travailler, et jusqu’à quel âge ? Souhaitons-nous partager le fruit de ce travail ? Et avec qui ? Sous quelles conditions ? Nationalité, revenu suffisant ? Que devons-nous protéger en priorité : notre identité, ou notre environnement ? Nos frontières, ou les personnes dans le besoin ? 

Chaque élection est également un compromis, car il y a autant d’opinions que d’individus. Mais chaque élection est également un piège, car des groupes mal intentionnés veulent nous faire croire à des désaccords profonds, sur l’immigration, sur la redistribution, alors qu’en vérité, on est d’accord sur beaucoup de choses :
  • 90% des Français sont favorables à conditionner les aides publiques aux entreprises à des contreparties sociales et environnementales.
  • 86% des Français sont favorables à la réouverture des lits hospitaliers fermés depuis 2010.
  • 83% des Français sont favorables à un plan de codéveloppement initié par la France pour prévenir les migrations forcées.
  • 78% des Français sont pour le rétablissement de l’ISF.
  • 76% des Français sont pour l’augmentation du SMIC à 1400€ net par mois.
Pourtant, les nationalistes arrivent à nous faire croire que le plus important, c’est de nous défendre contre la menace fantasmée d’un remplacement par des étrangers. Pourtant, les libéralistes arrivent à nous faire croire que le plus important, c’est de garantir la liberté d’entreprendre, quelles qu’en soient les conséquences sociales et environnementales. Les premiers nourrissent la haine des différences, les seconds le mépris des malchanceux. Pour ma part, je choisis de nourrir la solidarité et le respect de la vie.

Ils vous diront qu’il n’y a pas d’argent magique, sauf pour sauver la compétitivité. Nous leur disons que nos vies valent plus que leurs profits. Ils vous diront que l’insécurité ne fait que s’aggraver. Nous leur disons qu’elle n’est le fait que de la haine, la violence et le mépris, et que nous croyons à la France des jours heureux. Ils vous feront croire que notre lieu ou notre classe de naissance définit notre avenir. Nous leur montrerons qu’ensemble, nous pouvons changer d’avenir. Ils prétendront que seule la technologie ou le repli sur soi peuvent permettre de sauver la planète. A la place, nous ferons face. Ils n’imaginent pas d’autre monde que celui des nations fermées ou du libre-échange débridé. Nous savons qu’un autre monde est possible.

samedi 12 février 2022

 Renverser l’échiquier

L’écologie, nouveau « centre » du spectre politique ?

 

La redéfinition du paysage politique des cinq dernières années est fascinante : d’un triptyque « gauche, droite, extrême-droite », on voit aujourd’hui se dessiner des nuances entre solidarité et progressisme, entre libéralisme et conservatisme, entre des nationalismes identitaire et social. Le chamboulement a véritablement commencé en 2017, lorsque Macron – réussissant là où Bayrou avait échoué – prend la place de ce qu’on appelait alors le « centre », entre progressisme sociétal et libéralisme économique. Malgré qu’il ait depuis nettement privilégié le second, son électorat est encore composé d’une majorité des clusters (tout mon article s’appuie sur les résultats de Cluster17) Progressistes et Sociaux-Démocrates, historiquement de gauche. Plus récemment, Zemmour s’est engouffré dans la brèche ouverte par la dédiabolisation du Rassemblement National, qui a délaissé les Identitaires, révélant que l’extrême-droite agglomérait des systèmes d’opinions très variés, de classes populaires subissant de plein fouet la mondialisation, à des classes moyennes surtout radicales culturellement.

Maintenant que les cartes sont rebattues, ce « centre » de compromis actuellement incarné par Macron semble inamovible, puisqu’il s’oppose aux extrémités isolées du spectre politique. Pourtant il n’est le centre que d’une ligne historique « gauche / droite », et les systèmes d’opinions sont loin d’être linéaires. Ce qu’il incarne, c’est surtout une idéologie : celle du pouvoir privé se substituant à celui public, qu’on peut nommer néolibéralisme. Or il se trouve que cette idéologie est compatible à la fois avec une partie de la gauche et de la droite, d’où le fait qu’en cheminant entre les deux, on la croit au centre. Mais n’existerait-il pas d’autres chemins aussi conciliants avec une majorité d’opinions, tout en étant moins injustes ? Un changement de perspective s’impose.

Pour cela, j’ai représenté les 16 clusters identifiés par le laboratoire d’étude de l’opinion Cluster17 sur deux axes correspondant aux clivages « sociétal » et de « redistribution ». Avant d’aller plus loin, je précise que cet exercice est amateur, sans aucune légitimité professionnelle : je ne suis pas statisticien et je n’ai accès qu’à quelques graphiques et non les données brutes, je ne prétends donc à rien d’autre qu’à faire réfléchir à partir d’un dessin un peu parlant. En fonction des intentions de vote de chaque cluster, j’ai ensuite représenté les groupes communément admis de « gauche, centre, droite, extrême-droite ».




Avec cette nouvelle perspective qui n’a pourtant rien de révolutionnaire, on voit que le « centre » n’est plus vraiment au centre de quoi que ce soit, et occupe plutôt le quart libéral progressiste du graphique. Rien qu’avec les 15 clivages identifiés par Cluster17, on pourrait construire 104 autres graphiques comme celui-ci. Autant dire que la quête d’un centre conciliant est riche. Presque tous les clusters sont par exemple favorables au dégagisme et défavorables à la mondialisation. Cependant, cela ne suffit pas à construire un socle idéologique. Il y a un clivage en revanche qui touche à toutes les facettes de la société, du travail au divertissement, de la production à la consommation, de la santé à la religion : il s’agit bien entendu de l’écologie.

Instinctivement, on a tendance à positionner l’écologie à « gauche », parce qu’elle promeut la protection des plus fragiles, la modération de certaines libertés individuelles au profit d’un bien commun, une remise en question de la place de l’espèce humaine au sein du Vivant. Pourtant il suffit d’un contre-exemple pour comprendre que ce n’est pas aussi simple : de nombreux conservateurs de confession chrétienne adhèrent à la notion d’écologie intégrale défendue par le pape Benoît XVI. Sur le graphique ci-dessus, j’ai entouré en vert les clusters favorables à l’écologie. Si on en retrouve 5 des 7 dans le quart progressiste redistributif, assimilé à la gauche, c’est également le cas des eurosceptiques et dans une certaine mesure des anti-assistanats, tous deux plutôt assimilés à la droite ou l’extrême-droite. A part les ultralibéraux, on pourrait même se demander quels systèmes d’opinions sont incompatibles avec l’écologie.

Plus que les alertes incessantes de la communauté scientifique, les conséquences désastreuses du réchauffement climatique et de l’érosion de la biodiversité rendent les populations humaines de plus en plus sensibles aux enjeux écologiques, et cette tendance va s’intensifier avec les catastrophes des décennies à venir. Il est grand temps de comprendre que la dévastation de la Vie elle-même sur Terre peut finir par rendre caduque tout autre sujet. L’idéologie néolibérale qui nous gouverne depuis une quarantaine d’années a fait suffisamment de mal aux citoyens défavorisés et au Vivant dans son ensemble, ne serait-il pas temps de choisir un autre « centre » ?

lundi 31 janvier 2022

Insoumis, invaincu, intact ?

Ou l’interdiction de renoncer à la justice sociale et écologique



Dimanche 10 avril 2022 : avec 19% contre 18,5%, læ candidatė de la gauche unie parvient in-extremis au second tour devant E. Macron. Cette union inespérée a permis de reconquérir une part suffisante de l’électorat progressiste jusque-là résigné à voter une seconde fois pour le candidat libéral. De l’autre côté de l’échiquier, E. Zemmour n’est pas parvenu à obtenir 500 signatures, permettant à M. Le Pen de prendre la tête avec 23%.

Dimanche 24 avril 2022 : Sans consigne de vote de V. Pécresse, l’électorat conservateur se divise entre le front républicain et celui national. Malgré tout, avec 57% des votes, la gauche reprend l’Elysée ! Les bases d’une convention citoyenne sont posées pour ouvrir la voie d’un renouveau démocratique au sein d’une VIème République, tandis qu’une refonte de la fiscalité plus progressive permet de financer des mesures fortes pour la santé, l’éducation, la transition écologique…

Comment y arrive-t-on ? Comment cède-t-on au compromis, aux demi-mesures, pour s’accorder avec les autres facettes de son camp politique ? Comment renonce-t-on à une chance de porter au pouvoir ses convictions profondes, son programme salvateur, quand on est l’insoumis, presque élu à la fonction suprême cinq ans auparavant, héraut de l’opposition populaire à l’Assemblée Nationale depuis ? Quand on est l’invaincu, jamais défait en son nom lors d’une élection, grand gagnant des européennes, des municipales, défenseur du défi du siècle ? Comment fissure-t-on l’intact, le banquier cambrioleur qui parvient à conserver un électorat social-démocrate avec une politique de droite ?

On y arrive avec des sacrifices, des renoncements, des frustrations. Avec un sens des responsabilités qui nous honore. Avec ce qui fait la gauche : le don de soi, l’empathie, la solidarité. On y arrive en pensant aux migrants, au Vivant, aux affamés et aux oubliés, à tout ce qui continuera de mourir, à tous ceux qui ne trouveront plus le sourire, parce qu’on aura voulu y aller seul, alors qu’on est la gauche, et qu’à gauche, on partage, on mutualise, voire même, on met en commun.

En commun c’est bien, mais qui y va ? On attend de voir qui craque ? Qui peut se permettre de ne pas rembourser sa campagne ? Ou perdre des sièges au Parlement ? Non, la loi du plus fort, c’est bon pour la droite. Nous on s’inspire de la Nature, on collabore : on propose, on tâtonne, on envisage, mais surtout, on ne renonce jamais, à s’unir, à gagner, non, à faire gagner, ce qu’on a en commun, parce que c’est beau, c’est juste, quitte à renoncer à ce qui nous sépare, parce que ce n’est rien, vraiment rien, à côté de ce qu’ils nous prendront, les égoïstes et les intolérants, si on les laisse profiter de notre division.

J’ai lu le programme vert, le rose, le rouge, le violet, et chacun m’a fait pleurer, parce que chacun m’a fait rêver. S’il-vous-plait, donnez-nous un avenir arc-en-ciel.

lundi 24 mai 2021

Idéologies et émotions

24 mai 2021

 

Dans un précédent article, on a identifié cinq idéologies principalement représentées politiquement en France au 21ème siècle, dont trois majeures :

  • Le progressisme, qui place avant tout l’amélioration des conditions de vie collectives
  • Le libéralisme, qui place avant tout la réduction des contraintes imposées aux individus
  • Le nationalisme, qui place avant tout la promotion d’une identité nationale stable

Et deux mineures :

  • Le conservatisme, qui place avant tout la conservation de traditions
  • L’anticapitalisme, qui place avant tout le rejet de la marchandisation des rapports sociaux.

D’autres part on apprend de la psychologie cognitive que nos comportements et perceptions sont influencées par notre sensibilité – variable selon les individus – à diverses émotions. Le concept d’émotion est loin d’avoir une définition univoque, et plusieurs psychologues ont tenté d’identifier un petit nombre d’émotions primaires, dont toutes les autres ne seraient que des combinaisons (1). Les six plus communément admises sont celles définies par Paul Ekman : la tristesse, la joie, la peur, la colère, la surprise et le dégoût.

Nous allons maintenant supposer que les idéologies sont caractérisées – entre autres – par une emphase sur certaines de ces émotions primaires. L’adhésion à une idéologie serait donc influencée par notre sensibilité aux émotions véhiculées par cette idéologie. Dans la suite, nous considèrerons les émotions d’Ekman à l’exception de la surprise, dont l’effet est par définition très court, et ne semble donc pas pouvoir influencer l’adhésion à une idéologie, qui est un processus long. Une étude récente de l’Institut de Neurosciences et Psychologie de l’Université de Glasgow semble d’ailleurs indiquer que la surprise et la peur partagent les mêmes signaux comportementaux (2).

Certaines associations entre idéologies et émotions semblent triviales : le nationalisme est l’expression d’un rejet de l’autre, qui peut s’apparenter à de la peur ; la colère est l’émotion caractéristique de la lutte et de la réaction à l’injustice, qui s’apparente au socialisme, idéologie commune à l’anticapitalisme et au progressisme. On pourrait indubitablement retrouver des traces de toutes les émotions dans toutes les idéologies, on se contentera ici de chercher celles prépondérantes. Le résultat sera nécessairement caricatural, et précisons-le, le fruit d’une intuition et non d’une démarche scientifique.

La synthèse de cette réflexion, que nous détaillons par la suite, est représentée sur le schéma ci-dessous. Elle est à considérer comme un point de départ et non d’arrivée, qui devrait nécessairement être critiquée par des autorités plus compétentes.

Expliquons maintenant ces intuitions d’associations. Comme évoqué précédemment, la colère semble prépondérante dans les idéologies de luttes sociales, de remise en question de l’ordre établi. C’est l’émotion des révolutions et revendications. On l’associe donc à l’anticapitalisme (colère contre l’injustice) et au progressisme (colère contre la fatalité). La peur est quant à elle prépondérante dans les idéologies sécuritaires, de protection de l’ordre établi. On l’associe donc au conservatisme (peur du changement et de l’instabilité) et au nationalisme (peur de la différence et du remplacement).

Un point commun entre progressisme et libéralisme est l’optimiste, l’enthousiasme, la quête d’un monde meilleur. On reconnait ici l’émotion de joie. A l’inverse, les extrêmes gauche et droite ont pour terreau le fatalisme, la précarité, le désespoir d’un avenir bouché. On reconnait ici l’émotion de tristesse. Il reste le dégoût, moins facile à cerner. Comme toutes les émotions primaires, il s’agit d’un mécanisme de survie, servant pour sa part à nous protéger de l’anormal, du sale, du difforme, que notre cerveau a appris à considérer comme des menaces même si elles ne provoquent pas de peur. C’est l’émotion qui nous protège de l’empoisonnement physique ou social. On devine alors ce que lui doivent l’élitisme, la croyance en une contagion de l’échec, et dans sa version extrême, le mépris de classes. C’est l’émotion qui pousse à rechercher un environnement sain, par la réussite individuelle, l’intégration sociale et l’absence d’entraves. De fait, elle est prépondérante dans le libéralisme (dégoût de la dépendance) et le conservatisme (dégoût du trouble).

Maintenant, à quoi sert cet exercice ? De toute évidence, notre sensibilité aux émotions ne joue pas autant sur notre adhésion à une idéologie que notre sensibilité aux valeurs. Une personne sensible à la peur et la tristesse peut parfaitement exécrer le nationalisme. La leçon est peut-être plus subtile : elle invite à se méfier de l’adhésion à une idéologie sans en partager les valeurs. Dans ce cas, il peut être judicieux de questionner ses biais émotionnels.